Journal de Marie Bashkirtseff

Ce jour est marqué par deux incidents, le premier c'est que j'ai fait une copie du portrait de Melissano en une heure et dix minutes et le second c'est que j'ai écrit à Marcuard des vers sans m'en douter,
Monsieur, au nom de l'art envoyez vite le portrait demandé. Je veux finir ce tableau avant notre départ, le prince lui-même me l'a commandé.
Recevez nos compliments et la fleur ci-imprimée.
Marie Bachkirseff.
N.B. Ne prenez pas cela je vous prie pour une félicitation de fête à cause de la fleur.
Nous avons ri comme des folles en discutant avec Dina si Marcuard aurait assez de comprenette pour découvrir la rime. J'ai commencé à user de mon papier artistique pour le commun des mortels.
Je viens d'avaler un livre qui m'a dégoûté de l'amour. Une charmante princesse amoureuse d'un peintre ! Fi ! Ce n'est pas pour dire une injure aux peintres ou une bêtise affectée mais... je ne sais, cela jure, j'ai toujours eu des idées aristocratiques et je crois aux races des hommes comme aux races des animaux.
Souvent, c'est-à-dire toujours dans le commencement les races nobles ne deviennent telles par suite de l'éducation morale et physique, qui communique ses effets de père en fils. Qu'importe la cause ! C'est comme maman qui pour excuser les fautes de Caracciolo s'écrie : Pauvre homme, pourquoi vous moquer de lui, il n'a pas bien appris et voilà tout. Oui, c'est exactement comme ce que je disais hier à Rosalie qui se plaignait du mauvais temps.
— Mauvais temps ! Oh ! non, et s'il ne pleuvait pas vous verriez... comme il ferait beau.
J'ai encore ce soir eu comme une ombre de tendresse envers Alexandre.
Le reste ne change guère, Mme Kondareff est toujours en train d'emprunter, aujourd'hui elle le voulut à grand-papa, mais le vieil ingrat n'a pas bougé. Lise est entre ses amours de chiens, Dina se traîne de lit à fauteuil et moi je n'ai même plus la distraction d'aimer le Florentin. Je ne sais pourquoi Florentin me semble une sorte d'épithète méprisante comme... ce... vaurien, ce... gandin, ce... toqué.
J'ai feuilleté l'époque d'Antonelli, c'est-à-dire la dernière entrevue et la suite. C'est vraiment surprenant comme je raisonnais. J'en suis émerveillée et remplie d'admiration. J'avais oublié tous ces raisonnements si justes, si vrais, et j'étais assez inquiète qu'on ne crût à un amour (passé) pour le comte Antonelli. Dieu merci on ne peut pas le croire, grâce à ce cher journal.
Non, vrai, je ne pensais pas avoir dit tant de vérités et surtout les avoir pensées. Il y a de cela un an, et vraiment j'avais peur d'avoir écrit des bêtises. Non, vrai je suis contente. Seulement je ne comprends pas comment j'ai pu me conduire aussi sottement et raisonner aussi bien.
J'ai besoin de me répéter qu'aucun conseil au monde ne m'aurait empêchée de faire quoique ce fût, et qu'il me fallait l'expérience. C'était le temps où je pensais encore un peu comme au temps du duc. Je ne pouvais pas m'imaginer toutes ces bassesses que je sais maintenant.
Je suis désagréablement impressionnée d'être si savante, mais il le faut, et quand j'y serai habituée, je penserai que c'est tout simple, je m'élèverai de nouveau dans cette pureté idéale qui est toujours quelque part au fond de l'âme, et alors ce sera encore mieux, je serai plus calme, plus fière, plus heureuse, parce que je saurai l'apprécier, bien qu'à présent je sois vexée, comme pour une autre. C'est que la femme qui écrit, et celle que je décris, font deux : Que me font à moi toutes ces tribulations ? J'enregistre, j'analyse, je copie la vie quotidienne de ma personne, mais à moi, à moi-même tout cela est bien indifférent. C'est mon orgueil, mon amour-propre, mon intérêt, ma peau, mes yeux qui souffrent, qui pleurent, qui jouissent, mais moi je ne suis là que pour veiller, pour écrire; raconter, et raisonner froidement sur toutes ces grandes misères comme Gulliver doit regarder ses Lilliputiens...
J'ai à dire beaucoup encore, toujours pour m'expliquer... mais assez.