Je suis un monstre et une misérable ! On m'exaspère et je me montre sous ma plus hideuse face ! Walitsky fut grossier à déjeuner et une réponse de moi dit que je battais le monde. Épouvantée qu'on n'aille le croire et le répéter, je l'ai traité de "lâche". Mais ceux qui ne sont pas initiés à mes terreurs et à mes exaspérations quotidiennes ne verront dans cette sortie que de la brutalité monstrueuse chez une fille de mon âge. Mme Kondareff l'a déjà dit à maman, et je passerai sans doute à l'état d'épouvantail pour Lise à laquelle on me montrera en disant "Tu vois bien celle-là, eh ! tu seras ainsi si tu",... ou bien "Ne pense pas que je te permette ceci ou cela comme à Marie etc. etc."
Je suis longtemps restée au jardin à jouer de la mandoline, la nuit est si belle... je suis si malheureuse... Je suis irritable jusqu'à la rage et on m'exaspère ! Pensez donc, on a pris le parti de me parler du ton dont on flatte les fous. Au lieu de chant il m'est sorti de la gorge quelques gouttes de sang, je l'ai raconté avec une sorte de triomphe et maman est venue me dire...
— Décidément tu as mal fait de ne pas avoir épousé Audiffret.
Mais si vous pouviez vous imaginer ce qu'il y avait dans le ton dont ça a été dit, d'histoire naturelle, d'hygiène... vous seriez fou de rage comme moi !
N'ayant rien pour le moment, je me refais un présent en feuilletant ce journal. C'est une sensation bizarre que de retrouver là sous la main, sous les yeux toute une existence... cela force à analyser, à se rendre compte...
C'est égal, l'aventure avec Larderei est bien étrange, c'est-à-dire que j'étais amoureuse et par conséquent hors de mon sens. Je ne suis pas partie deux jours après son arrivée comme j'aurais peut-être bien fait de faire, parce qu'il y avait les courses, ce prétexte me justifiait. Et ensuite... ensuite... c'est très bien. C'est que, voyez, je suis très tourmentée quand je trouve trop tard ce que j'aurais dû faire...