Dix heures et demie si avant onze heures tu seras à la Chiaja il t'arrivera tu sais quoi. J'étais couchée et à onze heures moins cinq minutes j'étais à pied dans le jardin de la Chiaja qui se nomme comme le savent tous les chiens, Villa-Reale, par abréviation villa. Après une heure de marche forcée me voici. A présent il faut que j'écrive plusieurs fois par jour.
- Il y a à l'hôtel du Louvre deux demoiselles russes très jolies -dit-il à M[aman] et encore s'adressant à Dina : - Quel ravissant chapeau vous avez Mademoiselle ! Et vous êtes admirablement bien coiffée, ces boucles, c'est ravissant.
Avez-vous compris ? Et savez-vous que cela m'a presque empêché de dormir hier soir.
En me promenant avec Rosalie j'avais beaucoup d'esprit et je tâche de toutes mes forces de me maintenir dans les dispositions d'hier soir. Je sens l'approche de cet anéantissement comme les chameaux sentent venir l'ouragan dans le désert.
- Monsieur le comte est rentré et couché me dit hier Rosalie.
Il a peut-être mal au bras pensai-je; et là-dessus un désir déraisonnable d'aller m'agenouiller près de son lit et guetter son sommeil ou le servir si son bras l'empêchait de dormir. C'est un bouleversement complet de toutes mes idées sur... un tas de choses. Et je puis le dire hardiment cela n'a jamais été ainsi. Je n'ai pas de volonté, je n'ai pas le désir de faire quoique ce soit.
Je posais en criant : j'en suis folle ! Maintenant je déteste qu'on en parle parce que j'ai toujours peur de quelque chose.
- Quel charmant homme, dit maman, il est le premier jeune homme presque accompli que je rencontre à l'étranger. Seulement quel dommage, les Righi et les Melissano le mangeront. Naturellement il serait insensé de le regarder non seulement... mais même comme un homme du monde comme tous les autres.
Cette dernière partie du discours vient toujours à la suite de quelque plaisanterie de Dina sur mon amour. Ce dernier mot que je viens d'écrire me blesse, je déteste en parler tragiquement et je ne puis pas rire. Si jamais je lui ai plu, en ces deux jours il a perdu toutes ses illusions. Je suis indignement désagréable. Il n'a plus son air insensé, il est sérieux et convenable. Tant pis, avant il me faisait rire à présent il me fait presque pleurer. Je me déteste pour ces phrases sentimentales, je me hais pour ces... bêtises ! C'est si ridicule ! Moins de chaleur S.V.P.
Bijou loge dans une chambre tout à fait en bas, qui est comme une loge de concierge près de la porte de service.
Les cartes de Zunica et de Marini.
Je voulais rester à la maison, mais ayant vu Larderei courir bras dessus bras dessous avec l'officier, et saluer maman qui passait en ce moment avec les Fabbricatore je leur fais des signes et mettant mon chapeau Dieu sait comment, [Mots noircis: je veux partir. Ah ! oui les Fabbricatore rentrent] et Doenhoff vient ! Un quart d'heure de fièvre !
Enfin je le vois ! Ce n'est pas pour rire et par habitude que je mets des points d'exclamation, c'est parce que je suis haletante, hors de moi. Il est là avec ce bel officier qui est affreux et que je déteste, espèce de sangsue ! et Melissano. - Melissano m'a tourmenté toute la journée pour vous être présenté - a-t-il dit. Grâce donc à Melissano ce monstre rentre. Avec ma mauvaise vue je l'ai reconnu à une énorme distance.
Maman, oh ! toujours la même ! Maman monte dîner ! Imaginez-vous dîner ! Si ce n'est pas stupide. J'étais à table ô rage, lorsque dans la glace en face de moi j'ai vu la porte s'entrouvrir et me montrer la figure pâle de Bijou, et derrière lui Monsieur le singe. Monsieur le comte a échangé je ne sais quelles grimaces avec Madame ma mère. Et voilà. Ce fut fini. Je descends.
- Ah ! Mademoiselle vous avez manqué ! Ces messieurs étaient ici, ils avaient l'air si désappointé ! Monsieur le comte est entré, il m'a dit que enfin : "si vous êtes bien sage je vous ferai venir le petit Charles". - Il a dit ça ! Profond ravissement.
- Oui, et il a tapé sur ce coffre avec sa canne et il a demandé si c'est là que vous mettez vos lettres et tout ce que vous écrivez. Je lui ai dit que non, que c'est dans la boîte blanche et il a dit qu'il allait un de ces jours voler cela pour le lire, et voilà, il a dit que ce soir c'est très joli à Saint-Charles mais qu'il irait au Skating puisque ces dames y vont et qu'il va là présenter Monsieur le prince de Melissano... enfin. - Enfin c'est une infamie !
Ils ne sont pas venus au Skating, j'avais les deux misères, Caracciolo et Melito, Santasiglia, Campomarino et Marini. Je patinais, puis je m'asseyais sur la plus haute marche où sont les chaises, on se groupait autour de moi; une sorte d'escalier de Gavronzi... On paraît spirituel à bon marché [Mot noirci : donc] un parler facile français, surtout en Italie. Ceux qui étaient avec moi ne sont pas à plaindre mais moi !
Ah ! si c'est comme ça ! Cela va-t-il durer ? Rosalie dit que Bijou sortit une heure avant nous disant : - Je ne vais pas au théâtre, je vais au Skating.
Enfin que puis-je dire ! Je suis frappée du guignon. On m'a jeté un mauvais sort; il faut bien croire à la gettatura !
Ecoutez je suis anéantie, je n'ai jamais été ainsi, je n'ai jamais pensé à un homme comme je pense à celui-ci. Ce n'est pas qu'il me semble bien... mais il me semble parfait. Audiffret était dur, Antonelli avait une foule de défauts que je sentais bien, d'ailleurs vous savez cela n'avait fait que déteindre sur moi. Mais Larderei... c'est au point que je m'en veux de placer son nom avec les autres et que je le trouve... parfait.
Je ne peux pas en entendre parler, cela me met dans des états extraordinaires et lorsque maman a douté d'une complète rupture avec la Righi, ajoutant que Marcuard et les sangsues travaillaient peut-être à les remettre ensemble, je suis sortie sérieusement de la chambre, disant sérieusement que je ne pouvais pas écouter de pareilles horreurs. C'est à ne pas y croire ! Et à peine écrit, je crois que j'ai inventé ou exagéré. Bien plus encore, écoutez :
- Pourquoi vous me parlez toujours de la Righi ! Est-ce qu'on ne veut pas me laisser tranquille ! C'est indigne !
Et je m'assis près de la table du salon prête à pleurer et si Dina n'avait pas entrouvert la porte pour me demander je ne sais quoi, j'aurais pleuré. Je vais pleurer à l'instant, non, et cela me ferait du bien peut-être.
Pourquoi m'avoir écrit ! J'avais oublié, ce n'était plus qu'une bêtise à débiter à ma femme de chambre avec des variations. Pourquoi, voyons pourquoi ces lettres I! Lui le premier ! Et maintenant ! Le mieux serait de partir après-demain. Je n'ai encore rien à oublier... Les cartes disent toujours non !
A quoi bon se plaindre, mes larmes n'y feront rien. Je suis condamnée à être malheureuse. Encore cela, puis la gloire artistique et si j'échoue, soyez tranquille, je ne vivrai pas pour moisir quelque part dans les vertus domestiques.
Je ne veux plus parler d'amour parce que j'ai usé ce mot pour rien. Je ne veux plus invoquer Dieu, je veux mourir. Mon Dieu et Seigneur Jésus-Christ, faites-moi mourir ! J'ai peu vécu mais l'enseignement est grand. Tout m'a été contraire. Je veux mourir. Je suis incohérente et saccagée comme mes écrits. Je me déteste comme tout ce qui est misérable. Mourir Mon Dieu, mourir. J'en ai assez.
Je n'aime pas Larderei, mais c'est un chagrin de plus, une honte, un je ne sais plus quoi.
Une mort bien douce, mourir en chantant quelque bel air de Verdi. Aucune méchanceté ne se réveille comme avant, avant je voulais vivre exprès, pour que les autres ne jouissent et ne triomphent pas, à présent cela m'est égal. Je souffre trop. Pourquoi m'avoir écrit II!