Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis dans une agitation peut être plus forte qu'hier, quand à cinq heures Caracciolo vint nous chercher pour aller au Toledo je n'avais pas un mot dans la bouche. J'attendais Bijou car je savais Melissano chez lui.
Dès notre entrée dans la rue de Rome, Melito vint occuper le côté opposé à celui de Caracciolo et nous nous trouvâmes si bien prises entre ces deux misères à placer que les autres, les bons, ne firent que nous saluer; ce dont je demeurai furieuse. Tout le beau monde de Naples était là, les yeux étaient fatigués à force de tant voir. Je cherchais Larderei, ma robe noire me rendait libre. Lasse, fâchée, triste je retournais déjà lorsque Larderei prit place à mon côté reculant fort adroitement le vilain Caracciolo. J'étais rouge et troublée et stupide.
Nous étions au bout du Toledo, maman proposa de continuer à pied et dans la rue de la Chiaja nous rencontrons Santasiglia vers lequel je me précipite comme vers un père bien-aimé, Bijou lui cède sa place et après dix hésitations différentes je me trouve à dix pas en avant avec Santasiglia. Bijou donnait son bras bien portant à Madame. Nous l'emmenons jusqu'à l'hôtel dans notre voiture laissant les deux hommes à placer et le petit Santasiglia qui va nous amener ce soir M. Zunica, fils du prince Zunica.
Larderei a infiniment d'esprit et son esprit me fait sentir la bêtise de ceux que je croyais spirituels. Je suis fade, empruntée, misérable.
On reste une heure chez nous et Larderei raconte qu'il a voyagé avec M. et Mme Lewin et Mlle Durand l'année passée, et comme Dina disait une aventure de cartes concernant Lewin et sa probité au jeu, il raconta comment cette charmante famille procédait, M. Lewin aux cartes aidé de Mme Clémentina et de Lucie. C'est fort propre.
- Et vous avez perdu une centaine de mille francs ? demanda Madame ma mère.
- Oh ! plus, cent cinquante mille.
C'est comme si je les avais perdus.
Nous allons dîner dans la salle publique et il assiste au dîner, me fait rougir et souffrir. Lorsque nous fûmes de nouveau redescendus, je pris les cartes en main, il parla de l'écarté et se mit à me l'expliquer mais j'étais tellement perdue et j'avais sans doute un air singulier car il me dit :
- Mais qu'avez-vous Mademoiselle ? Vraiment vous êtes de mauvaise humeur aujourd'hui. Non, qu'avez-vous ?
Je rougis si piteusement que c'est infâme.
- Non... je ne sais pas, oui, je suis fatiguée... je n'ai rien...
C'est incroyable.
Il s'en alla dîner à huit heures du soir, et alors arriva Altamura et encore Melito ! Je me suis sauvée au balcon écouter toute seule une belle sérénade et penser à Larderei et à l'éclipse totale de mes facultés intellectuelles. C'est dû à maman en partie.
Elle dit mon enfant, elle parle de riches mariages II Ma susceptibilité est froissée à chaque minute, je suis si désespérée que je m'empoisonnerais en cet instant. Le temps de chercher le poison me ferait réfléchir sans doute, mais en cet instant j'étais brisée, anéantie, furieuse, honteuse, je voulais mourir ! Je veux mourir à présent ! Santasiglia vint à dix heures et demie avec un Zunica excessivement long, mince, brun, jeune, avec un monocle et un air important. C'est son monocle et la forme de ses traits qui le lui donnent.
Ce fut comme un changement par magie. Ce n'était plus moi, j'ai amusé tout le monde, j'ai dit un tas de choses spirituelles, trente-six mots, cent plaisanteries ! J'ai chanté l'air du roi de Thulé, d'une voix fraîche et forte et avec une délicieuse expression. Et ensuite une superbe romance russe avec un goût exquis.
Je ne comprends pas ce que c'est. C'est à en perdre la tête pour qui n'est pas comme moi et en a une bonne ou mauvaise ! Je suis allée supplier maman d'être avec Larderei comme avec les autres, me disant désespérée, malheureuse, et suppliant avec des paroles si véhémentes et vraies que je ne sais vraiment comment j'ai osé me dévoiler de la sorte !
Ma manière d'être avec lui est stupide et étrange, quant à lui il ne me distingue pas de Dina. Après tout ce que j'ai pensé et tout ce qu'on a dit c'est un coup assez rude.
Je déteste Marcuard, (qui a fait sa visite aujourd'hui) je déteste Melissano, je déteste l'officier, je déteste tous ses parasites; je déteste tout ceux qui l'approchent, parce qu'ils le perdent, le ruinent, et que cela me blesse comme s'il s'agissait de moi-même.
Ce soir au Toledo un maladroit a heurté son bras blessé qu'il a retiré de l'écharpe, il pâlit de douleur et je me suis miraculeusement retenue de me précipiter vers lui et lui demander s'il souffrait beaucoup, j'en avais une folle envie. Et plus tard chez nous il eut une grimace causée par le mal que lui faisait encore le bras, j'ai dû de nouveau réprimer un mouvement qui n'aurait eu rien de raisonnable.
Je raconte ces petites choses parce que cela ne m'est jamais arrivé ni pour moi, ni pour personne. Et lorsque maman criait avec ses maladies je me contentais de m'en aller dans une autre chambre, je n'ai été troublée que lorsqu'elle avait ses fortes crises où il y avait du danger. Mais là, pour Larderei... c'est plus qu'étrange, c'est incroyable et quand je relirai cela plus tard je dirai que j'ai menti.
Ne tachons pas de nous rendre compte, de faire un résumé. Je ne sais rien. Je ne suis pas moi-même. Si avant j'ai eu de ces troubles c'était toujours, comme vous avez pu le voir, à cause de quelque ennui, affront etc. Ici rien n'est arrivé, rien que d'agréable et je suis pleine de tristesse, de désespoir, de stupidité, d'hébêtement. Si c'est le commencement de quelque chose de sérieux, tant mieux. [Mot noirci : J'aurai] au moins quelque trait décisif dans ma misérable existence, on pourra toujours s'empoisonner après.