Journal de Marie Bashkirtseff

Oh ! un tas de choses !
D'abord c'est que je me mets en noir de la tête aux pieds et je me trouve superbe.
Les élèves du Conservatoire chantent "Le Stabat" de Pergolèse dans l'église de San Pietro à Mayella. M. Hamontoff dont la fille est au Conservatoire nous a gardé des chaises et étalé son pardessus, sur "les froides dalles", précaution prise très à propos, je n'avais aux pieds que des soupçons de petites pantoufles très noires.
Ces chants et cette musique ont été un délice à la fin duquel je tremblais d'arriver. On sentait les vibrations amoureuses de l'âme du musicien dans des sons tendres et déchirants. J'adore cette musique mais "La Messe" de Verdi m'émeut, m'empoigne davantage.
Caracciolo vint faire une conversation banale avant le commencement et quand celu fut fini, il revint de nouveau et puis Pascarola et un M. Marini que Mme Fabbricatore nous présente. Ma traîne excessivement longue impose aux "populations ébahies", nous sortons tous ensemble et Mme Fabbricatore propose de faire en même temps qu'elle une visite à Mme d'Agostino, femme d'un célèbre général bourbonien, que maman a connu chez elle. Les deux demoiselles montent dans notre landau et les mamans avec M. Fabbricatore suivent.
La surprise que je causais par ma noirceur nous amusait et soutenait la conversation qui d'ailleurs ne languit presque jamais avec ces filles qui sont bonnes et ont quelque esprit. L'étonnement que je produis sur la Chiaja prouve combien on fait d'attention aux moindres bêtises. Ce pauvre Melissano !
Ce soir à l'improviste, "tumultueuse réunion" chez nous. M. Mme et Mlles Fabbricatore, M. Mme et Mlle Hamontoff, Mme et Mlle Gatarosky. Le duc Carmignano, le duc de Melito, le marquis Santasiglia, le comte Caracciolo, le marquis de Pascarola. On prenait du thé, on parlait, je ne dis pas, on causait, on riait, et je me promenais évitant les meubles et les hommes dont le salon était encombré. Ce manège me permit de ne pas trop m'occuper de ces.... gens. C'est Melito et Caracciolo qui me déplaisent, ils ne flattent pas même ma vanité parce que à travers leurs airs amoureux et leurs paroles extatiques se lisent ces mots comme une enseigne : Un titre à vendre pour l'étrangère vaine roturière et riche. Fi ! Les autres passent. J'aurais bien aimé rester tout le temps auprès du vieux Carmignano que les demoiselles entourèrent avec des hurlements qui étaient diamétralement opposés aux causeries fines que je voudrais avoir chez moi. Mais, bah ! on est sans façon à une réunion... pourtant non, j'adore le bon goût, on peut rire, on peut crier, on peut être inconvenant mais avec grâce, avec esprit avec goût.
Pascarola et Santasiglia sont les seuls avec lesquels j'ai pu causer aussi bien que je peux, n'imaginez pas que je me croie la plus belle causeuse de l'univers. Où aurais-je pu apprendre cet art que l'esprit et l'éducation seuls ne peuvent jamais donner complètement ? Je regrette qu'on n'ait pas dit au petit San Cesario, c'est-à-dire, Campomarino de venir. Au moins celui-là n'est pas à vendre aussi vulgairement que Melito et Caracciolo. Santasiglia ne pense ni au mariage, ni aux affaires, c'est pour cela que je l'aime.
Quelle belle nuit. C'est demain.
Fatiguée de toujours marcher je m'assis, ce qui isola complètement les demoiselles, tous les messieurs s'étant groupés autour de moi. Pascarola me rappelle le comte Laurenti de Nice.
Cette espèce de laideur qui me prend quelquefois comme une maladie, passe; déjà ce soir j'étais presque comme toujours. Ce n'est pas que je sois bien heureuse, je sais bien que ce n'est pas le monde, mais mille fois mieux que rien du tout, car alors vous êtes comme fou.