Je reçois une lettre de Berthe.
Les gentils Fabbricatore passent une heure chez nous, Madame auprès du lit de maman et les jeunes filles avec moi et Dina à regarder les passants. On a un peu ri d'Olga et puis on s'est occupé des messieurs d'hier et surtout des deux dont on venait de donner les cartes "marchese de Campomarino" et" "comte Francesco Caracciolo, dei principe di Torchiaroli".
Et surtout on a parlé de la Gisella comme on la nomme ici. Cette fille sans fortune, sans naissance et avec une mère imbécile a su se faire recevoir avec empressement dans les premières maisons. Toutes les dames de l'aristocratie ont embrassé sa cause. On raconte que son Franz lui avait indiqué l'église et l'heure pendant laquelle se confesserait et communierait sa mère la comtesse de Balzorano, et que la Giselle alla se confesser et communier en même temps, après quoi elle s'approcha de la comtesse et lui baisa humblement la main. La comtesse en fut naturellement touchée et demanda avec des larmes je crois : qui êtes-vous Mademoiselle ?
- Je suis celle qui aime tant votre fils Madame, et que votre fils aime.
Eh bien parole d'honneur j'envie une pareille femme car je ne pourrais pas faire ce qu'elle a fait.
[En travers: Je pourrai le faire moi aussi. Juillet]
La comtesse adoucie et gagnée donna son consentement, le comte se fit présenter la jeune fille et dit qu'il comprenait bien que son fils ait la tête tournée mais ayant pris quelques renseignements se refâcha et la chose en est là. C'est la légende vivante de Naples, on n'aborde pas un étranger sans la lui raconter d'après les phrases de : depuis quand êtes vous à Naples ? Comment l'aimez-vous, on procède immédiatement au débit du roman de la Giselle et de François de Balzorano, en gros et en détail. C'est égal, il faut avoir une résolution bien ferme pour jouer un tel jeu. Est-ce possible de tenir à quelqu'un à ce point ? [Mots noircis: Ou savoir lequel peut-être sûr] que l'on veut celui-là, qu'on ne veut que lui et qu'on n'en voudra jamais d'autre. Est-ce que ça existe ?
Quelle résolution il faut pour brûler ainsi ses vaisseaux ! Je ne pourrai jamais tant par timidité que par fierté. Celle-là a sa vie toute tracée, où l'amour avec Balzorano ou la mort. Elle s'est déjà empoisonnée à moins, pour un refus de mère, à plus forte raison se tuera-t-elle après tout ce qu'elle a fait si la défection vient de lui. Cela fait frémir et enthousiasme comme une belle course. Et tout cela est publique, palpable !
Et Larderei... pas assez... pour inspirer tant de... enfin, Balzorano est fils de la princesse d'Augri, parent des premières famillles, chéri de tous. Dernièrement il s'est fait remarquer par le Roi au carnaval en lui lançant des milliers de bonbonnières. Le Roi se le fit présenter et fut très aimable. C'est tout ce que voulait l'autre car étant du camp bourbonien il ne pouvait pas être présenté par les siens. Le lendemain le Roi fut enseveli par des fleurs et mille choses galantes comme une femme. Et, dit-on en ville, c'est pour cela que la Giselle n'a pas de robes neuves. Balzorano le plus mauvais sujet de Naples, se conduit comme un ange depuis cet amour.
Tandis que mon Bijou, interdit, chassé des clubs, sous les jupes d'une danseuse, et allié aux Mirafiore ! Vous savez ce qui fait Larderei pour moi ? Ce sont ces trois plus affreux vices. L'interdiction, la Righi et les scandales. Il s'en est débarrassé à présent, peut-être se posera-t-il bien. Le grand frère de Balzorano, comme celui de mon Bijou, n'était pas grand chose; comme Balzorano aussi Bijou est le second frère. Gaston de Larderei est marié à une Salviati de Rome, ça c'est bien au moins. C'est ce Mirafiore qui le met en opposition avec la Marguerite que je hais.
Je ne sais pourquoi j'aime à faire toutes ces comparaisons.
Bijou m'a écrit dix jours après son duel, ce n'était donc presque plus un désir de se vanter; et trente jours après son départ, cela montre que ce n'était pas l'expression d'une plaisanterie récente. S'il m'avait écrit le lendemain de son arrivée à Florence je serais moins contente. Mais alors il n'avait pas de prétexte.
Demain je pourrai dire : c'est demain. S'il avait de belles dents, on pourrait peut-être l'aimer. J'écris exprès tout ce qui me passe par le tête pour qu'on tire soi-même telles conclusions qu'on veut.
Ah ! je voudrais aimer comme Giselle... je me monte la tète, ce n'est pas bien. Cela doit venir naturellement !
Melito avait demandé si nous restions quelquefois chez nous le soir. Le soir il s'est présenté avec je ne sais quel autre, on n'a reçu personne. Et Rosalie qui était chez le concierge vient raconter que le pauvre Melissano se promenait à la porte de l'hôtel avec un parapluie. Il est de l'année passée, donc le plus ancien, et tous les autres l'ont devancé, singe infortuné.
- Per grazia, presentate mi a quelle signore ! disait-il les mains jointes au duc de Carmignano. Il est si drôle ce pauvre laid et gras renard.
Je voudrais encore raconter quelque chose... est-ce tout ? Non, assez bonsoir. [Mots noircis: Mais apparaît selon moi, souvent lamentable ] de maman, parce que je ne suis pas encore couchée.
- Marie, comment veux-tu être jolie ?...
- Ce n'est pas moi qui veut, c'est toi.