Journal de Marie Bashkirtseff

Il neige, et plus tard il fait beau et froid. Nous sortons. Je suis misérable d'être en blanc. L'Anglais, c'est-à-dire l'Américain, est un homme étonnant; il ne veut pas comprendre qu'on ne veuille pas lui parler.
Maman lui a dit que nous n'avions pas l'habitude de faire connaissance sans présentation et ce peau-rouge s'est mis à combattre cette méthode.
Ce soir au Skating (on y va vers cinq ou six heures) il nous a ennuyées d'une façon incroyable, nous lui tournions le dos et il revenait toujours ! Ce doit être un sauvage de la tribu des Guarany.
Je commence à moins me vanter d'être amoureuse de Larderei et à m'inquiéter de cette absence si prolongée.
Je suis en suspens ! Et quelque chose me retient ici, je n'essaye pas d'expliquer quoi, parce que ce séjour à Naples est une absurdité.
Mme Hamontoff est venue avec sa fille.
Ce soir nous avons joué aux cartes avec Doenhoff, nous deux seulement. Et ce matin il m'a joué au piano avec un doigt "La marche prussienne". Il est très agréable et on ne s'ennuie jamais avec lui.
Venir à Naples en carême et attendre ! Maman m'a encore répété que si l'année passée nous étions venus ici... C'est tellement vrai que pendant cinq minutes je suis au désespoir. Ce cercle étroit m'impatiente ! Je ne sais où je serai mieux à Paris ou ici... Où je trouverai la fortune. Où Dieu voudra. Voici un plan pour me calmer : rester à Naples encore quelque temps, soigner ma gorge par le beau climat et les ordonnances de Fauvel et ensuite aller se fixer à Paris.
J'ai beaucoup perdu de temps, mais le pleurer ne me le rendrait pas. Soignons au moins l'avenir.
Une difficulté d'argent me rend humble et me fait considérer tout changement comme un bonheur au-dessus de toute chance. Et puis il y a des moments où un roi me parait peu de chose.