Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai emporté de Rome la même impression agréable et fade que de Naples et une esquisse de vieille femme fort passablement faite.
Je suis à Gênes.
Je suis tranquille. On nous a parlé de Pietro fort naturellement comme si rien n'était, personne n'avait l'air de s'occuper de lui ou de croire toute sorte de choses. Nous avons voyagé avec une espèce de fou.
J'ai commencé une rêverie en huit tableaux.
L'hiver passé et à présent j'ai passé presque tous les jours par la place Barberini et sur le coin d'une maison j'ai lu une inscription en lettres rouges qui m'a singulièrement frappée hier : Vogliamo l'accessione al regno costituzionale di Vittorio Emanuele.
Cette volonté exprimée en cette langue harmonieuse et douce produit un charmant contraste où je trouve comme une coquetterie involontaire. Je suis naïvement ravie de voir demander un roi.
Derrière cette phrase, dans mon imagination, s'élève la monstrueuse figure de Victor-Emmanuel, empreinte d'une étrange majesté, marchant sur Rome, se faisant proclamer au Capitole par 4.000 seulement Re e liberatore. Et accomplissant ainsi l'union du plus beau pays du monde.
Cela vous fait passer dans les veines un frisson d'enthousiasme et je vous assure que la laide tête du roi vaut bien des têtes dans l'antiquité.
Cette phrase a encore un autre sens. C'est le vœu de la jeune Italie, qui me semble apporté sur des ailes invisibles et qui émeut et attendrit on ne sait pourquoi ## Mercredi 3 janvier 1877
Je reviens de Rome, voyez plutôt le supplément.
Aujourd'hui a été passé à San Remo, la princesse a été chez maman l'inviter à déjeuner. Nous avons donc été tous ensemble. Maman a grondé, c'est-à-dire réprimandé son mari au demeurant tout allait bien. Le jeune ménage est sympathique et Hélène est une grande canaille philosophe, plutôt bonne que méchante. Ils ont sans doute été tous aux pieds de maman mais je ne sais ce que j'écris, je suis fatiguée.
Je suis de nouveau à Nice. Ô horreur ! ## Jeudi 4 janvier 1877
Les Anitchkoff, grand-papa qui est aveugle, Pelikan qui est sourd, Broussais qui crie, tout le monde qui crie ! Les murs marrons, la pendule à coucou, les discussions de grand-papa qui hurle et qui gémit pour rien...
Ô ça ! Les cancans, car Mme Tutcheff raconte que nous n'avons plus rien, qu'on va tout vendre, que les voitures de Binder sont commandées mais qu'on ne les livre pas faute de paiement, que... que...
Les vieillards, les murs marrons ! Ô cauchemar, ô désespoir, ô folie ! ## Vendredi 5 janvier 1877
Je ne me rappelle du duc de Hamilton que pour me dire que je l'ai oublié, cette réflexion vient à propos de ce que j'en ai dit à Pietro.
J'ai été à Rome et c'est comme si je n'y avais pas été. Pourtant tous ceux que nous avons rencontrés ont semblé heureux de nous revoir et je vois encore la cordiale figure de Potechine avec lequel nous sommes allées un soir au Skating toujours avec l'idée d'y trouver Antonelli, car c'est le soir, que se rassemble la mauvaise compagnie. On nous donna la loge royale, mais il n'y avait personne... La promenade au Pincio le premier de l'an, au pas à cause de la quantité des voitures, entre une double haie d'hommes, m'est toujours un plaisir. Je tends l'oreille et j'entends les remarques les plus flatteuses. Bog, comte de Pominsky de son vrai nom, lance plus que jamais ses œillades. Cette bête impertinente ne manque pas d'agrément mais il me suffirait de savoir qu'il a prononcé le moindre mot à peine désobligeant sur moi, pour le haïr à l'excès. Chose remarquable, pendant ces huit jours de Rome j'avais toute ma voix, à peine arrivée à Nice j'ai de nouveau un crapaud dans la gorge.
Pour abréger le temps je dormis jusqu'à une heure et à déjeuner je fus surprise en peignoir par le comte Merjeewsky et sa mère. Ils sont à Nice depuis quelques jours et viennent souvent.
Je joue le rôle d'un singe encagé dont chacun s'approche, passe une canne ou un parapluie à travers les barreaux et quand le singe a exécuté ses plus beaux sauts, ses cabrioles les plus ouvragées, ses mines les plus furieuses, on s'en éloigne en souriant au visiteur auquel on a tenu à montrer l'animal.
On s'est ensuite apitoyé sur le sort du pauvre Émile ruiné par Saëtone, Cresci etc. Étant à Rome j'ai écrit un acrostiche que j'ai envoyé à Pétersbourg.
Émile dans peu de jours Miaulera, car des vautours Ignoblement vendant sa tour Lui joueraient un mauvais tour En voilà un four ?
Qu'onc après ce calembour À qui fera-t-il la cour ?
Un immense concours De dames qui pour Indemniser leur amour Font remuer la tour
Fichu coquin, crient-elles, bonjour !
Rends-nous nos cœurs, affreux Giaour Et puis va-t-en dans quelque four Te fourrer... ô Troubadour !
Et puis une chanson sur le retour de Serbie ou plutôt une scène.
*Acte 1er*
Girofla en robe de chambre turque et en pantoufles, marche en sautillant et chante. La scène se passe entre la place Masséna et le magasin oriental.
Je reviens, ô chrétien, De ces lieux Gais et radieux Ne connaissant point la géographie Je me trouvai à un point Autre que la Serbie.
(Il s'arrête et comme pris d'un souvenir délicieux sourit et se frappe les genoux).
Quel beau temps. Ah ! Satan J'ai passé chez le Sultan ! bis.
Je vous épargne le reste.
Donc ce soir il y a eu grande réception dans mon appartement illuminé comme tous les soirs. J'aime les lumières. Parmi les personnes de haute distinction présentes, on remarquait Mme Anitchkoff et ses trois filles, le général Bibi, Collignon, Walitsky, Dina, ma tante et maman. Je me tenais assise près de la cheminée m'appuyant sur un guéridon, les pieds royalement campés et coiffée d'un bonnet Marie Stuart, pas les pieds, moi. Les pieds sont placés dans des mules rouges faites par Rubini à l'imitation des chaussures égyptiennes qui m'ont frappée dans "Aida".
Vous pensez peut-être que je suis désappointée de n'avoir pas vu Antonelli. Eh bien, vous vous trompez. Je n'ai rien à lui dire, pour le moment, il n'y venait que des reproches.
- Moi, des reproches ? Plus tard.
Pourtant c'est affreux qu'il y ait un homme qui pense de moi ce qu'Antonelli a tout le droit de penser et en connaissance de cause.
Ô folie, ô abaissement, ô Éclipse d'intelligence.
Culpa mea.
Dubium, illusio, deceptio oppressio. Voilà ma vie exprimée en langue distinguée.
Je trouve une lettre de Berthe à l'occasion de la nouvelle année et un sachet de violettes qu'on ne trouve qu'à Nice, envoyé par Ricardo.
Il n'y a que Nice pour m'être utile. Je ne suis pas dissipée et passe ma vie à faire des recherches scientifiques et historiques, à apprendre tant de choses que je ne sais pas.
Et alors... vient un désir fou d'avoir un magnifique cabinet d'études plein de livres précieux pour y passer la plupart du temps.
Voilà pourquoi je veux aller dans le monde : trouver un mari riche et me livrer aux études, fréquenter les hommes savants, les écrivains, les artistes. Voilà pourquoi.
Et vous attribuez cela au désir de montrer des robes !
Je ne les dédaigne point, tant s'en faut. Le luxe physique est nécessaire au luxe moral. ## Samedi 6 janvier 1877
J'ai rencontré la princesse Souvoroff au Skating qui... m'a répété sur la Tutcheff la même chose que l'autre jour chez Mortier. Ce fut à propos de ce que je dis de Nice.
C'est une ville de cancans et de calomnie, en revenant de Rome, j'ai appris.
Et je lui racontai tout cela.
- Ne faites pas attention à ces cancans, dit-elle, et prenez [//]: # ( 2025-07-22T22:52:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 8332-8452. The Roman visit ends with mixed feelings - "impression agréable et fade" similar to Naples. Marie's relief about Pietro gossip levels creates tranquility. The Genoese train journey includes a "rêverie en huit tableaux" project and profound reflections on Italian unification inspired by the Barberini inscription "Vogliamo l'accessione al regno costituzionale di Vittorio Emanuele." Her romanticization of Victor Emmanuel as "monstrueuse figure... empreinte d'une étrange majesté" shows political idealism. Return to Nice brings horror at the domestic zoo: blind grandfather, deaf Pelikan, shouting Broussais, "murs marrons." Tutcheff's financial gossip about unpaid carriage bills intensifies humiliation. Marie's metaphor as "singe encagé" perfectly captures her exhibition role. The elaborate acrostic on Émile's (Audiffret's) ruin and the theatrical sketch about Girofla's Serbian adventures show literary sophistication. Her evening salon parody with "Marie Stuart" bonnet and Aida-inspired Egyptian slippers reveals theatrical self-presentation. The confession "Culpa mea" and Latin summary "Dubium, illusio, deceptio, oppressio" show spiritual torment. Her intellectual ambitions are genuine: "un désir fou d'avoir un magnifique cabinet d'études plein de livres précieux." The marriage strategy is purely instrumental for scholarly access: "trouver un mari riche et me livrer aux études, fréquenter les hommes savants, les écrivains, les artistes." )