Journal de Marie Bashkirtseff

Je me couchai avec maman et au lieu de tendres paroles, après une si longue absence, il ne s'échappa de mes lèvres qu' un torrent de doléances. C'est que... en me déshabillant je me vis par hasard dans une glace.
— Voyez les belles épaules, dis-je, et quand on pense que je suis condamnée à jamais me décolleter... je me couchai enragée et hors de moi et commençai à voix basse des plaintes qui cessèrent bientôt d'ailleurs car je m'endormis .
Nous étions au salon et mon père dans la chambre à côté, on nomma Antonelli, on dit qu'après avoir joué à Monaco il s'en fut en Serbie.
— Je le saurai, dis-je, chez la diseuse de bonne aventure ou chez Alexis.
Sur ce maman me dit qu'il ne fallait pas s'occuper de "cet être", de ce "cochon de lait", de "cette saleté", de "cet enfant".
Enfant... et d'autres choses qu'elle dit, veulent dire clairement qu'Antonelli est un enfant sans importance, un blanc-bec dépravé qui s'est mal conduit et auquel j'attachai trop d'importance...
On ne pouvait me dire rien de plus blessant. Et pour la centième fois, je suis humiliée !
Il fait mauvais temps, j'ai mal à la tête et je me sens comme dans un rêve pesant et détestable.
Mes parents semblent pas trop chien et chat. Mon père s'imagine qu'il suffit de baiser la main pour faire tout oublier, aussi fait-il l'aimable.
Vers le soir on s'accorde même si bien qu'un spectateur, s'il pouvait y en avoir un, aurait pu voir sur ces immenses lits du Grand Hôtel, Monsieur, Madame, moi et Dina et même Prater.
Prater a été si content de me voir !
Après dîner on parla de me conduire dans le monde. Je suis trop paresseuse ce soir pour raconter tout. Il suffit de dire que mon père est un assez vilain monsieur qui a l'air de consentir, de s'arranger et qui a bonne envie de filer et de ne s'inquiéter de rien. Il fait l'empressé auprès de sa femme malade., ça ne coûte rien surtout pendant deux jours
Georges nous a honorés d'une visite. Dina s'est tenue enfermée pour ne pas le voir, je crois bien après toutes ces infamies.
Le cardinal est mort.
La plus grande injure qu'on puisse me faire c'est de dire qu'Antonelli est un jeune garçon dépravé, léger, sans importance.
Tout n'a donc été qu'une moquerie !!!
Encore et pour la centième fois je répète mes cris d'indignation ! Il me faut la vie ou l'honneur de cet être.. Si je pouvais seulement croire qu'Antonelli est un homme et non un rien-du-tout, je serais déjà soulagée.
Je pense plus que jamais à Pacha, je suis prête à le prier à genoux de m'exterminer cette créature infâme... Oh non, pas infâme, mais méprisable, odieuse, dégoûtante !
Quelle honte et comme je suis punie... punie pourquoi ? Pourquoi ? Parce que j'ai voulu aimer ? Parce que j'ai touché de mes lèvres les lèvres de l'homme dont je pensais faire mon mari et auquel j'étais prête à rester toujours fidèle sinon par amour éternel du moins par respect de Dieu et de moi-même !
Et vous voulez qu'il y ait des femmes honnêtes, vous autres tas d'idiots, de monstres, dépravés et infâmes !
En vérité le saligaud ne vaut pas ces belles colères et plus je me fâche, plus cela m'enrage... parce que je me fâche.
Je vivrai à Rome entre les études et les rêveries. Je ne sortirai pas, je ne verrai personne.
Enterrée vivante.
Vivante, jeune, ardente, avide de plaisirs et de vie ! Enterrée, oui plutôt que d'être comme j'ai été jusqu'à présent... remarquée et ternie et humiliée à chaque instant.
En vérité cela vaut la peine d'être ce que je suis de corps et d'esprit pour vivre en réclusion !
O mon Dieu puisque Vous me condamnez à ce supplice... non, c'est que je le mérite.
Pardonnez-moi. [//]: # ( 2025-07-22T21:05:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 6115-6178. Marie's reunion with her mother turns bitter instead of tender - seeing herself in the mirror triggers rage about being "condemned never to wear décolletage" due to social damage. Her mother's dismissive language about Antonelli - "cochon de lait," "saleté," "enfant" - inflicts maximum humiliation by minimizing the significance of Marie's traumatic experience. The family attempts superficial reconciliation at the Grand Hotel, but Marie sees through her father's calculated charm. News that Antonelli went to Serbia after gambling at Monaco prompts her desire to consult fortune tellers. The devastating realization that "Tout n'a donc été qu'une moquerie!!!" (Everything was just mockery) leads to her most despairing conclusion - she'd rather live "enterrée vivante" (buried alive) in Roman seclusion than endure continued social humiliation. The religious plea for forgiveness suggests she blames herself for her suffering - a tragic internalization of shame for seeking love. )