Journal de Marie Bashkirtseff

Ce soir même nous rencontrâmes une certaine Marie Perlik, demoiselle de quarante ans, fille d'un aubergiste de grand chemin, comme de tous les gens du pays qui ont voyagé avant les chemins de fer. Elle a assisté au mariage de maman et vint de son buffet de la station Vodianaga pour me voir.
Elle me raconta entre autre que dans le même train se trouvait M. Novosselsky qui ayant connu il y a longtemps ma mère, désirerait beaucoup me voir. J'ai entendu ce nom de maman, d'ailleurs il est très connu et à une certaine époque il n'a été question que de ses entreprises gigantesques, de ses millions et de ses ruines non moins gigantesques que ses entreprises.
A la prochaine station Mlle Perlik (elle va à une heure de distance chez son frère) m'amena ce monsieur. La présentation était... bizarre, mais, mais il savait qui j'étais et moi que lui et ça se passa fort bien. Novosselsky par suite de ses fortunes diverses a été reçu partout, même à la cour de Russie et de France, c'est donc un homme de bonnes façons et agréable.
Il me rendit tous les services imaginables, me donna son coussin, ses plaids, et fut de la dernière amabilité.
A présent il est maire de la ville d'Odessa. Position très enviable, surtout à Odessa.
Le maire en russe se nomme Golova (tête) et la mairie, Douma (la pensée). N'est-ce pas curieux ?
Le lendemain lundi se passa sans aucun incident jusqu'au soir. Nous nous séparâmes avec Novosselsky et nous apprîmes que par suite d'un ordre supérieur la sortie de chevaux de l'Empire de Russie était défendue !
Nous les laissons à Birzoula et continuons notre chemin espérant quelque arrangement à la frontière où nous arrivons mardi matin. Ayant une lettre du chef de gare de Birzoula dévoué à Novosselsky, nous avons de suite à nos ordres le chef de gare de Voloczysk, un jeune polonais parlant français et ayant l'air d'un monsieur.
Grâce à lui on n'ouvrit pas une malle, pas une caisse et nous n'avons eu à payer que pour les cigarettes que j'ai déclarées moi-même. Rassurez-vous, ce sont des cadeaux pour Nice.
Quant aux chevaux, nous laissons une instruction écrite à Kousma et le recommandons au chef de gare de Voloczysk ainsi qu'aux chefs précédents. Nous dûmes rester jusqu'au soir à Volocsysk, à attendre le train suivant, en compagnie d'une bourgeoise famille russe qui me faisait mal au cœur.
Cette superfluité du temps ne nous empêcha pas d'être en retard à cause de la boîte aux cigarettes qu'on ne pouvait parvenir à clouer Chocolat y ayant fourré ses vieilles bottes crottées. Mais le chef de gare étant l'amabilité même le train nous attendit pendant cinq minutes, comme si nous étions à Poltava.
Cette nuit, de mardi à mercredi, je dormis fort bien dans un lit comme à l'hôtel, mon père ayant pris des places dans le wagon de nuit, wagon très confortable et à peine un peu plus cher que la première classe ordinaire.
Comme il n'était pas tard et que j'étais couchée je me mis à lire la fameuse "Jeunesse du roi Henri". Ah ! si je l'avais lu avant, ce bon livre ! Il ne serait rien arrivé avec Antonelli. Ce coquin copiait un des héros les plus répugnants. Et copiait visiblement. A chaque page j'avais de petits accès d'indignation. Et comme je suis humiliée d'avoir été dupée par un jeune chien, d'avoir fait attention à une espèce améliorée de Michel Eristoff ! A quoi servent les romans ? Eh vous le voyez, pardieu, bien ! A ne pas vous tromper sur le compte des messieurs qui reproduisent des héros de M. M. Ponson du Terrai! et Xavier de Montépin. Mais ces messieurs n'y mettent que la plus bête des dépravations.
Et à ce que je vois, Pierre Antonelli, neveu de l'illustre cardinal du même nom, m'a prise pour une bourgeoise du XVIe siècle.
Moralité: Il faut lire les plus mauvais livres attendu que ce sont ceux-là qui sont lus par la plupart des messieurs que nous avons l'honneur de coudoyer.
Je suis à Vienne.
Physiquement parlant, mon voyage a été parfait, j'ai bien dormi, bien mangé et je suis propre . C'est le principal et possible en Russie seulement où l'on chauffe avec du bois, et où les wagons ont des cabinets de toilette.
Mon père a été très passable, nous avons joué aux cartes et nous nous sommes moqués des voyageurs. Seulement ce soir il fit une histoire de sa façon.
Il prit une loge à l'Opéra, mais refusa de m'y accompagner sinon en robe de voyage.
— Vous profitez de ma position; dis-je, mais je ne permets pas qu'on se donne le luxe de me tyranniser, je n'irai pas, bonsoir !
Et me voilà chez moi. Ma position ? Oui, je n'ai pas le sou. Car je n'ai que des traites sur Paris qui ne me servent pas avant. Devant abandonner les chevaux je donnai cinq cents roubles à Kousma et suis restée avec mes cinquante mille francs mais en traites.
Je le dis à mon père, qui s'offense et prit l'attitude la plus noble en criant qu'il se moquait des dépenses et que dépenser pour moi ne lui coûtait rien tant il avait dépensé dans sa vie.
Ça sent l'Europe ici. Les maisons hautes et fières me relèvent les esprits presque aussi haut que leur dernier étage. Les basses habitations de Poltava m'écrasaient.
Ce que je regrette c'est... l'éclairage des wagons d'hier. La lumière venant du plafond a un charme tout particulier. D'abord, elle ne coupe pas la chambre et oblige le regard à en parcourir toute la hauteur car les yeux se portent aussitôt vers la lumière, de cette façon les lignes et l'harmonie de l'appartement ne sont pas détruites et la clarté tombant d'en haut semble se répandre sur vous et sur tout ce qui vous entoure, comme une faveur mystérieuse et pleine de majesté.
[Dans la marge: Pierre Antonelli. Pietro Antonelli. Pierre Antonelli. Cardinal Antonelli Cardinal.]
Au milieu de tout cela, pendant et après le voyage, que je sois debout ou assise, ou couchée ma pensée revient toujours au même point : Le cardinal est mort. Comme rien ne s'est accompli de la prédiction de la Mongruel je n'en parlerai plus jamais. En fait de somnambule il n'y a qu'Alexis, mais il ne prédit pas l'avenir puisqu'il n'est pas charlatan. Mais rappelez-vous de la prédiction des cartes de la Moreau. Mais n'en parlons pas avant d'en voir l'accomplissement. Parlons de la réalité. Le cardinal est mort. S'il avait eu la bonté de le faire plus tôt... au fait, ça reviendrait au même.
Hé ! Qu'ai-je à faire avec cette famille de faquins italiens, de charlatans et de fabricants de statues de craie ! Via e al diavolo.
Le cardinal est mort. Lorsque Pacha me mit sous les yeux cette dépêche, j'ai rougi et mes doigts ont tremblé pendant près d'une heure, ce que je dissimulai en arrangeant un chapeau.
Il est mort et, je ne sais pourquoi, je m'en réjouis.
Il me semble qu'un grand obstacle est tombé. Mais un obstacle à quoi ? Chi lo sa ?
0 quel tourment quand je pense à Rome.
Je veux étudier et tout m'en empêche. Mes talents se perdent, le temps passe. Je n'ai ni avancement en étude, ni plaisirs mondains.
C'est la mort.
" Est socia mortis homini vita ingloria"
Je ne sais de quel côté me jeter.
A Rome ! Sans doute à Rome, mais que de temps perdu déjà. Je le rattraperai en été. Je n'ai plus de voyage en Russie à faire. Et qui sait ?
Le cardinal est mort.
Je donnerai mes cinquante mille francs à celui qui m'anéantirait moralement Pierre Antonelli; il n'y a personne pour le moment et après je n'aurai plus d'argent.
Mais soyons donc tranquille, rien n'est perdu et il viendra un jour où je me vengerai, c'est-à-dire où Dieu me vengera. Il est juste.
J'ai voulu relire vendredi 13 octobre dernier et vraiment je n'ai pas pu. C'est odieux.
## Jeudi 16 novembre 1876
## Vendredi 17 novembre 1876
## Samedi 18 novembre 1876
Jeudi dernier nous avons passé à Vienne jusqu'à six heures. Mon père m'a menée chez Sacher, le restaurateur, et un peu par la ville impériale, désirant être pris pour mon mari tandis que je le craignais avec beaucoup de répugnance.
Quand on voyage avec notre train et quand on jette de l'argent on est promptement servi partout même en wagon. L'empressement et les "Excellence" réitérés plaisent à mon père, quant à moi je ne m'étonnerais que du contraire, et plus j'ai d'honneur plus je trouve que c'est naturel et comme il convient que je sois.
Je n'ai cessé de penser à Antonelli, presque malgré moi, et cette obligation de l'avoir dans l'esprit me cause un sentiment bien bizarre. Je ne sais ce que je dois croire. Amour, haine, dépit, indifférence, horreur ? Ce qu'il y a de clair c'est que je le méprise et que cela me laisse une peine infinie. Mon imagination fonctionnait si bien que le lendemain vendredi, je ne sais plus à quelle station, il me semble que... cet homme accourrait haletant, tombait à genoux devant moi me saisissant les mains avant que j'eusse le temps d'être indignée, et me regardant avec ce visage... d'alors et ces yeux fourbes mais caressants et amoureusement inquiets.. Folies, folies qui devraient être usées depuis le temps.
Ce matin samedi à cinq heures nous sommes entrés dans Paris.
Depuis Vienne comme jusqu'à Vienne nous avions un wagon-salon avec lits etc. Mais quoiqu'il en soit... ce bruit, ces secousses m'ont fatiguée. Et surtout l'atroce fumée.
Nous trouvâmes une dépêche de maman au Grand Hôtel.
On prit un appartement au premier, je pris un bain et attendis maman. Mais je suis si désespérée que rien ne me touche plus.
Elle arriva avec Dina, Dina heureuse, tranquille et continuant son œuvre de sœur de charité, d'ange gardien.
Vous devinez bien que je n'ai jamais été plus embarrassée : Papa et maman. Je ne savais où me mettre.
[En travers: Et généralement je ne m'embarrasse pas pour peu de chose.]
L'homme dévergondé, sec, insensible, en face de la femme malade, malheureuse, indignée. Elle ne pouvait manquer de reprocher, lui n'y verrait que des injures. Et moi entre les deux. Il y eut plusieurs choses mais rien de trop inquiétant.
Nous sommes sortis, ma mère, mon père, moi et Dina.
On dîna ensemble, on alla voir "La Belle Hélène" avec Judic. Je me tins dans le coin le plus obscur de la loge, et les yeux si appesantis par le sommeil que j'y voyais à peine. [//]: # ( 2025-07-22T21:00:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 5987-6115. The journey from Russia continues with meeting Novosselsky, former business magnate now Mayor of Odessa, who offers courtly assistance. Border complications force abandoning the horses to Kousma's care. Marie's literary revelation reading "La Jeunesse du roi Henri" - recognizing Antonelli copied despicable romance heroes from Ponson du Terrail and Xavier de Montépin, taking her for a "bourgeoise du XVIe siècle." The moral: read bad books to recognize the types of men who emulate them. Vienna's tall, proud buildings restore her spirits after Poltava's crushing low houses. The obsessive refrain continues: "Le cardinal est mort" - Cardinal Antonelli's death removes a great obstacle, though to what, "Chi lo sa?" Marie offers her 50,000 francs to anyone who would morally destroy Pietro Antonelli. Arrival in Paris brings the dreaded reunion of separated parents at the Grand Hotel - "L'homme dévergondé, sec, insensible, en face de la femme malade, malheureuse, indignée." Evening at "La Belle Hélène" with Judic, Marie hiding in the darkest corner of the box, eyes heavy with exhaustion. The return to European civilization begins her painful reintegration into society. )