Journal de Marie Bashkirtseff

A Kharkoff nous avons attendu deux heures. Alexandre s'est trouvé là. Il a été, malgré ms dépêches, presque abasourdi de me voir, je voyais dans ses manières de l'embarras, je me tins bien. Il ne sait pas du tout ce que je suis et pourquoi je suis venue, il me flatte, il s'incline. C'est une mauvaise canaille et si j'ai du fil à retordre, c'est avec lui. [Mots noircis: Il me] parlait de la grande anxiété de mon père qui était terriblement inquiet pensant que je ne viendrai pas chez lui. Il vint prier Alexandre de ne pas m'accompagner afin d'envoyer Paul pour je vinsse à Gavronzi, il ne faisait que demander les dépêches que jenvoyais à mon oncle pour savoir où j'en étais de mon voyage. En un mot, le plus grand empressement de m'avoir, sinon par amour, du moins par amour-propre. Alexandre lança quelques pierres dans son jardin, mais ma politique est de rester neutre.
Lundi il sera à Poltava et nous causerons. Il me fit avoir un coupé en me présentant le colonel des gendarmes Menzenkanoff qui me céda le sien. Je me sens dans mon pays, tout cela me connaît, moi ou les miens; rien d'équivoque dans la position et on marche et on respire librement. Mais je ne voudrais pas vivre ici, oh non !
Ce matin à six heures nous arrivons à Poltava. Personne à la gare.
Arrivée à l'hôtel j'écrivis la lettre suivante, la brusquerie réussit souvent:
J'arrive à Poltava et je ne trouve même pas une voiture. En fiacre ! Arrivez tout de suite, je vous attends à midi. En vérité on ne me fait pas une réception conventable.
Marie Bashkirtseff.
La lettre était à peine partie que mon père se précipitait dans la chambre, et je me jetai dans ses bras avec une noble lenteur.
Il fut visiblement satisfait de ma figure, car son premier soin fut d'examiner mon physique avec une sorte de hâte.
— Comme tu es grande ! Je ne m'y attendais pas. Et jolie, oui, oui, bien, fort bien, en effet.
— C'est comme cela qu'on me reoit, pas même une voiture ! Avez-vous reçu ma lettre ?
— Non, mais je viens de recevoir le télégramme, et je suis accouru, j'espérais arriver pour le train, je suis tout en poussière, pour venir plus vite je suis monté dans la troika du petit Eristoff.
— Et je vous ai écrit une jolie Ittre.
— Comme la dernière dépêche ?
— Presque.
— Fort bien... oui, fort bien.
— Je suis comme ça, moi, on me sert.
— Comme moi, mais vois-tu je suis capricieux comme un diable.
— Et moi comme deux.
— Tu es habituée qu'on te coure après comme des toutous.
— Et il faut qu'on me coure après, sans cela, ça ne se peut pas.
— Ah ! non, ça ne peut pas aller avec moi de la sorte.
— C'est à prendre ou à laisser.
— Mais pourquoi me traiter en "mon père". Je suis un bon vivant, un jeune homme, voilà !
— Parfait, et tant mieux.
— Je ne suis pas seul, je suis avec Michel Eristoff et Paul Gorpintchenko (le fils de sa sainte sœur).
— Faites-les entrer.
Eristoff est un parfait petit gommeux, exécrablement amusant, bête, ridicule, saluant bas, englouti dans un pantalon trois fois la largeur naturelle et dans un col jusqu'aux oreilles.
L'autre, se nomme Pacha, son nom de famille est trop difficile. C'est un fort et robuste garçon, châtain clair, bien rasé, à l'air russe, carré, franc, sérieux, sympathique mais taciturne ou bien préoccupé, je ne sais encore. Je l'ai connu il y a une dizaine d'années quand on me conduisait voir mon père.
Le prince Eristoff, un bouffon et une brute, mais riche a été induit le diable sait comment, à épouser il y a sept ou huit ans de cela Nathalie, la seconde sœur, bossue, laide mais bonne, de mon père. Il mourut au bout de six mois laissant à sa princesse deux fils et une fille de son premier mariage. Le prince Constantin est l'amant de ma tante Tutcheff, et le prince Michel est un garnement de dix-huit ans qui mange l'argent à papa, et raconte les amours de son frère.
Je me posai de suite en parente et en bonne connaissance. Mais j'arrive après la foire. La ville est déserte, c'est ennuyeux. On m'attendait avec une curiosité immense [Trois lignes cancellées]