Journal de Marie Bashkirtseff

Hier, moi, ma tante, Chocolat et Amélie, sommes arrivés à la gare, à dix heures. J'étais passablement accablée mais la vue d'un coupé, grand et confortable comme une petite chambre, me ranima beaucoup, d'autant plus que le wagon était éclairé par le gaz et que nous étions sûres d'être seules, le compartiment n'ayant que trois places. Les domestiques se placèrent à côté. J'aurais bien voulu, à la veille d'une séparation, causer avec ma tante mais je ne suis pas expansive quand je sens quelque tendresse sérieuse et ma tante se taisait, craignant de me déplaire ou de m'impatienter en me parlant. De sorte que, bon gré mal gré, je restai absorbée par Un mariage dans le monde d'Octave Feuillet. Salutaire ouvrage, sur ma foi ! Qui m'a donné la plus profonde horreur pour l'adultère et pour toutes ces saletés dont, avant, je parlais fort légèrement et même avec un certain cynisme. Tellement ce livre m'a purifié l'esprit que je me regardai souillée à tout jamais par le contact irrévérencieux et volage du jeune Romain.
Jamais je ne me pardonnerai ma folle conduite, jamais je n'excuserai cette faiblesse qui me coûte tant de regrets, mais je puis m'assurer que jamais pareille chose ne se répétera.
Il est trop tard à présent, mes lèvres et mes mains ont été baisées par des lèvres dissipées et absurdes et ma taille pressée dans des bras dépravés et déshonnêtes. D'ailleurs à quoi bon être archipure et archi-sage ? Y a-t-il un homme qui le vaille ? Qui le comprenne ? Et n'est-ce pas une vexation atroce de donner des choses non touchées à un homme tout râpé par toutes sortes de frottements, qui vous embrasse et qui pense à la manière dont il vous embrasse, acquise au prix de longues études et le fruit d'une mature expérience. Et tandis que notre baiser est un élan du cœur tout frais, tout innocent, tout amoureux, dans lequel vous mettez tout ce qui s'est amassé en vous depuis votre naissance, [mots rayés] de tendresse, qui restera dans votre vie pour toujours un premier souvenir, un événement, une révolution !... Son baiser à lui n'est que l'essai d'un vieux système sur un sujet nouveau !
Sur ces sages réflexions je me suis endormie pour ne me réveiller qu'à trois heures de la frontière, Eydkühnen, où nous sommes arrivés vers quatre heures.
La campagne est plate, les arbres touffus et verts, mais les feuilles, tout en étant fraîches et vigoureuses, donnent une certaine idée de tristesse après la verdure grasse et riche du Midi.
On nous conduisit à une auberge qui se nomme Hôtel de Russie et nous nous installâmes dans deux petites chambres aux plafonds blanchis à la chaux, aux planchers en bois nu et aux meubles de bois également clair et simplement faits.
Grâce à mon nécessaire je me suis improvisé de suite un bain et une toilette et, après avoir mangé des œufs et bu du lait servi par une Allemande grasse et fraîche, me voilà à écrire.
Nous attendons Étienne, d'ailleurs peu m'importe s'il est en retard, du moment où je ne vis pas comme j'aime, peu m'importe où je suis.
Je ne me trouve pas sans un certain charme dans cette pauvre petite chambre, en peignoir blanc avec mes beaux bras nus et mes cheveux d'or.
Je viens de regarder par la fenêtre, l'infini fatigue la vue. Cette complète absence de collines, ce plat si plat, me fait l'effet du sommet d'une montagne qui domine le monde entier.
Chocolat est un vaniteux.
— Tu es mon courrier, lui dis-je, tu dois parler plusieurs langues.
Le petit me répondit qu'il parlait le français, l'italien, le niçois et un peu le russe, et qu'il parlerait allemand si je voulais bien le lui apprendre.
[quatre lignes cancellées]
Il vint tout en larmes, escorté des éclats de rire d'Amalia, se plaindre parce que l'hôtelier lui avait indiqué un lit dans une chambre déjà occupée par un Juif. Je fis une mine sérieuse faisant semblant de trouver tout naturel qu'il couchât avec un Juif. Mais le pauvre Chocolat pleura tant que je me mis à rire et, pour le consoler, lui fis lire quelques pages d'une histoire universelle achetée à son intention.
Ce négrillon m'amuse, c'est un joujou vivant, je lui donne des leçons, je le dresse au service, je lui fais dire ses boutades, en un mot c'est mon chien, ma poupée, mon amusement.
Décidément la vie d'Eydkühnen me charme, je m'adonne à l'instruction du jeune Chocolat qui fait d'excellents progrès en morale et en philosophie.
Ce soir je lui fis réciter son Histoire Sainte, puis, lorsqu'il fut arrivé au moment où Jésus va être trahi par Judas, il me raconta d'une façon très touchante comment ledit Judas vendit le Seigneur pour trente pièces d'argent et l'indiqua aux gardes en l'embrassant.
— Chocolat mon ami, dis-je, me vendrais-tu à des ennemis pour trente francs.
— Non, dit Chocolat en baissant la tête.
— Et pour soixante ?
— Non plus.
— Et pour cent vingt ?
— Non.
— Alors pour mille francs ? demandai-je encore.
— Non, non, répondait Chocolat en tourmentant le bord de la table avec ses doigts de singe, les yeux baissés et les pieds agités.
— Voyons, Chocolat, si on t'en donnait dix mille ? persistai-je affectueusement.
— Non plus.
— Brave garçon, mais si on t'offrait cent mille ? demandai-je encore pour l'acquit de ma conscience.
— Non, dit Chocolat, et sa voix se changea en murmure, il m'en faudrait plus...
— Qu'est-ce que tu dis ?
— Qu'il m'en faudrait plus.
— Alors, excellent cœur, dis combien, dis donc, fidèle garnement ! Voyons, deux millions, trois, quatre ?
— Cinq ou six.
— Mais, malheureux, m'écriai-je, n'est-ce pas la même chose vendre pour trente francs ou pour six millions !
— Ah ! non, car quand on a tant d'argent que ça... les autres ne peuvent rien me faire.
Et, au mépris de toute moralité, je tombai sur le canapé en éclatant de rire, pendant que Chocolat, satisfait de son effet, se retirait dans l'autre chambre.
Mais savez-vous qui m'a fait le dîner ? C'est Amalia. Elle m'a rôti deux petits poulets, sans ça je mourais de faim, et quant à la soif... on nous a servi un château-larose imbuvable.
Non, vrai, c'est drôle Eydkühnen, nous verrons bien ce que sera la Russie.
— Au commencement du mois d'août, a dit la somnambule anglaise, vous vous trouverez dans une ville près de la mer.
Eh bien que dites-vous de Pétersbourg comme port de mer ? Seulement Mme Mongruel a ajouté qu'Antonelli passerait par Paris et, ne m'y trouvant pas, irait me rejoindre dans cette ville maritime.
— Pour sûr, je vous vois tous les deux au bord de la mer, au commencement du mois prochain !...
Ce serait pourtant drôle, mais ne nous encombrons pas l'esprit, je me rappelle les paroles d'Alexis :
— Il y a chez vous un tel travail intellectuel, une telle agitation d'esprit, que vous pouvez en tomber malade.
Mais que faire pour ne pas penser, pour ne pas souffrir ?...