Journal de Marie Bashkirtseff

Après chaque leçon de chant, je me sens mieux. Mais deux ans I Deux ans d'une vie calme se passent comme deux jours, mais deux ans d'une vie comme la mienne !
Cresci m'a apporté les compliments de « M. Émile ». L'autre jour Galula ayant rencontré maman lui dit qu'ils savaient tous quelle voix j'avais et quel jour j'ai pris la première leçon etc. etc.
Oui, si ma voix suit son cours naturel... tenez il y a des jours où il me semble que je n'en dis jamais trop de bien, tandis que d'autres où il me semble que je n'en ai pas dit du tout.
Quelle pluie ! On se croirait au mois d'octobre. Il tonne et le ciel est plein d'éclairs et - oisive créature que je suis ! - je me mire tout en écrivant. Il n'y a rien comme une robe de Béatrice avec le cou dégagé, sans ornements, la nuque découverte. Les moindres mouvements du cou sont si gracieux, on est tout autre qu'avec ces robes, ces nichés, ces garnitures. Botkin m'a sournoisement parlé de mon cou, c'est vrai, pour un peintre ces teintes claires et douces sont une trouvaille rare.
Mes mères m'apportent la partition de Ruy Bias que je demande depuis hier et pendant que je déchiffre le grand air du second acte, elles me demandent la permission d'aller à Monaco. C'est impayable. Je fais des mines mécontentes mais maman obtient cette permission en alléguant le départ prochain de ma tante avec moi : « Ce sera la dernière fois. »
Je chantai encore quelque temps seule, puis avec Collignon qui m'accompagnait, puis j'ai lu, puis je n'ai plus su que faire et la pluie ayant cessé et le soleil s'étant montré, j'ouvris toutes les fénêtres, les femmes de la rue de France sortirent de leurs fenêtres, et de leurs boutiques me souriant et me montrant tous les bébés qu'elles ont, leur faisant envoyer des baisers à mon adresse. Touchante popularité !
On sonna à la porte du mur : le facteur, encore une connaissance de cinq ans : - Il y a une lettre pour vous, Mademoiselle, de Rome. - Ah ! Bah ! - Madame... maman m'a rencontré et m'a dit de vous la donner à vous. - Donnez, donnez, sonnez à la porte de la maison, encore, plus fort, sonnez !
Je bondis sur l'escalier à la rencontre de l'homme qui me tendit en souriant la lettre et Le Figaro. - Dina, Mademoiselle Collignon, une lettre, m'écriai-je toute contente, ce maudit général, comme il prédit ! - Rome, de Rome, criait Dina, voyons ! - Ah ! non, attendez d'abord que j'en prenne connaissance, le général m'a prédit un désagrément.
— Et je te suis ! s'écria Dina en me poursuivant jusqu'à mon cabinet de toilette (qui est un vrai boudoir) où je m'assis devant la table qui me sert provisoirement de bureau, hors d'haleine, les mains tremblantes et les joues rouges. J'avais peur de quelque nouvelle horreur et la prédiction du général était encore toute récente. - Voyons, lis, lis, disait Dina tout animée et curieuse. - Je ne lirai pas devant toi ! m'écriai-je, pour me donner du courage.
Mais, comme elle resta, je lus devant elle tout bas. J'avais craint que ce fût quelque insulte, je ne pouvais m'imaginer laquelle mais je craignais tout en déchirant l'enveloppe. Un papier de petit format augmenta mon inquiétude, on ne sait pourquoi je ne fus rassurée qu'après avoir lu. Cette lettre est dûment attachée à une des feuilles du journal d'aujourd'hui, avec une épingle mince, comme toutes les autres lettres présentant de l'intérêt.
Je fus si contente et si en colère et si émue que je bondis vers la chambre de Dina en criant : - Mademoiselle Collignon, Mademoiselle Collignon, venez, je me venge de cette canaille en montrant sa lettre à tous ! Ah ! il croit que je fais du mystère ! J'en ferais si c'était un autre, mais je ne tiens pas à celui-ci ! Tenez, regardez, lisez, je m'en moque ! - Marie, Marie, ce n'est pas bien, dit Collignon. - E altro !
— Mais qu'est-ce qu'il dit, demandait Dina. Mais au moment de lire tout haut je me trouvai trop émue, trop tremblante. - Rien, dis-je. - Oh ! mais tu cries et puis tu dis : rien ! - Fallait-il écrire une lettre pour me dire cela, disais-je comme à moi-même, en vérité j'ai toujours cru ce garçon un peu fou, il l'est vraiment. - Lis, Marie. - Voyons, Marie, lisez.
Et je lus ce qui suit, seulement, pour écrire ici, je traduis, puisque l'original est attaché là : LETTRE EN ITALIEN ÉPINCLÉE AU CAHIER « Je me trouve dans un de ces moments si fatals pour moi, pendant lesquels je ne puis me vaincre moi-même et suis obligé de vous dire : je vous aime et j'ai besoin du soulagement d'une parole de vous ; ne fut-ce que par écrit. Pietro P.S. : Me pardonnez-vous une telle hardiesse ? Je l'espère. »
Au moins la lettre est de bon goût et ne ressemble pas aux sucreries de Bruschetti. - Pauvre garçon ! s'écria Collignon. - 0 Pietro, dit Dina. - O canaglia ! m'écriai-je, enchantée, ravie, enivrée.
— Mais continuai-je, s'il croit que je vais lui écrire ! Ah ! bien oui ! Pour donner des documents contre moi et ces maudits prêtres ! A ces canailles ! - Marie, vous ne faites pas bien, vous avez sans doute encouragé ce pauvre homme, c'est mal, on ne doit pas plaisanter avec la vraie affection, c'est si rare, si précieux et puis c'est dangereux, tout en riant vous pouvez rendre les gens excessivement malheureux ! - Mademoiselle Collignon, si je suivais vos conseils concernant mes amoureux je devrais ou rester toujours seule à m'ennuyer ou aimer tout le monde.
D'ailleurs je suis enchantée de cette lettre, allons, vous m'accompagnerez. Ruy Bias, c'est l'opéra d'Antonelli, chantons-le pendant que je l'aime, car demain peut-être j'aimerai Audiffret et je voudrai chanter Mignon. Depuis hier j'ai une étrange fantaisie pour Audiffret. - Quelle folle ! firent Collignon et Dina.
Je chantai, puis je remontai chez moi et alors il se passa en moi quelque chose d'indescriptible, chaque mot de cette lettre était comme un coup aigu et délicieux, qui me frappait au cœur et faisait résonner de délice toutes les fibres de mon être.
Que lui répondre ? Il m'aime, il est malheureux ! Mais, d'abord, remplissons la promesse envers le général et envoyons-lui une lettre ainsi conçue : « Général ! La lettre à sensation est arrivée. Le schreck est produit. Vive le sorcier ! Merci. »
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Mais c'est un ordre du jour cela ! Je lui répondrai, à Antonelli, ces simples mots : Vous êtes un misérable ! Non. J'y ai pensé jusqu'au dîner.
— J'ai trouvé la réponse, dis-je. - A quoi ? demanda grand-papa. - A la lettre d'Antonelli. - Il t'écrit ? - Oui. - Ah ! ah !, il t'écrit à toi. [//]: # ( 2025-07-19T21:05:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 5880-6016. MAJOR TURNING POINT: Pietro's love letter arrives fulfilling Bibi's prediction. Daily singing lessons continue, admiration from local music community. Stormy weather, vanity about her neck and appearance in Beatrice dress. PIETRO'S LETTER: "Je vous aime et j'ai besoin du soulagement d'une parole de vous" - simple declaration of love and need for response. Marie's complex reaction: simultaneously enchanted and calling him "canaglia." Refuses to write back fearing "documents contre moi." Note to General Bibi confirming his prediction. Mentions strange new fancy for Audiffret. Despite previous day's rejection of Pietro, the love letter rekindles her emotions completely. )