Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis montée chez maman et restée avec elle et ma tante, il se fit un grand silence que toutes les trois brûlaient de rompre, pensant toutes les trois à la même chose.
Enfin je ne sais comment ma tante prononça le nom de Pietro.
— On lui a écrit de jolies choses, je m'imagine, dis-je froidement.
C'était un commencement.
Mes mères firent du dédain et de la fierté, je m'y laissai gagner et au bout de dix minutes j'étais si montée que je ne me reprochais plus que ma... légèreté.
J'étais honteuse d'avoir été si... légère avec un homme indigne.
— Vous avez raison, dis-je, aussi n'est-ce pas Antonelli que je déplore. Antonelli n'est pas un parti pour moi, mais supposez qu'il l'est et voyez quel malheur résulte pour moi de notre vie, de votre conduite ! Ne pas aller dans le monde, bien ; - tu te marieras quand même - Vous voyez bien que non !
Et je fondais en larmes pendant que ma tante demeurait soucieuse et affligée et ma mère, faisant de la fausse et irritante bravoure, me criait que je pouvais pleurer ailleurs et que mes larmes n'attendrissaient personne.
Cela a duré jusqu'à quatre heures... à quatre heures je me levai presque calme et allai chez moi essayer une grande robe à la façon des femmes de la Bible, droite, longue, avec des manches droites, larges et gracieuses par leur grossière simplicité. La robe est en étoffe orientale blanche, de la bourre de soie je crois. Je la porterai tous les jours. C'est commode et gracieux.
J'en étais au deuxième chant de Y Orlando d'Arioste quand on annonça le général Bibi, qui est revenu de Paris hier seulement.
Je descendis rejoindre tout le monde au jardin. Le général me demande à quel ordre religieux j'appartiens et s'étonne de ma robe.
J'étais triste mais je suis habituée de ne rien laisser paraître et à me voir on jurerait la fille la plus heureuse. Bibi me fait compliment sur ma bonne mine.
On dîne ensemble, puis on monte chez moi et chacun se dispose à sa guise, sur la chaise longue, les fauteuils, les tabourets et par terre.
Bibi questionne, on raconte mes exploits à Rome, on montre les photographies sans nommer personne. Bibi déclare Antonelli le plus beau, le plus sympathique, le plus gentil.
On en a parlé tout le temps et, par extension, du cardinal, du Pape, du cardinal Ledochowsky, du Vatican, de Rome. Je donne l'étymologie du nom Vatican. On sait que ce nom vient de Vaticinio, anciens oracles qu'on rendait à cet endroit.
Puis on parle de l'Orient, de cette pauvre Turquie, dont je ne me fiche pas mal, mais je me tiens au courant des intérêts du jour pour ne pas rester bouche béante dans les conversations.
Ma chambre a de ravissants reflets à la lumière.
Lefèvre était là, je le déteste mais quand il y a d'autres personnes outre lui, il m'est indifférent.
Savez-vous qui est Lefèvre ? Un vieux bonhomme de médecin plus large que haut, barbouilleur, bavardeur, rusé Normand. Ami depuis le premier hiver à Nice. Il possède une des belles propriétés du quartier Lympia, au-delà du port.
Donc, on a beaucoup parlé d'Antonelli. Mes mères ont avalé leur colère et leurs dédains et n'en ont parlé que comme d'une victime à moi, s'en glorifiant.
De sorte que j'ai la tête un peu montée et, au contraire de ce matin, je persiste à croire qu'il n'est pas à Rome... Oh ! non, dans tous les cas sa conduite a toujours été molle pour ne pas dire lâche. Je ne dis pas lâche pour ne pas faire croire que je parle sous l'influence d'une colère quelconque mais bien de sang-froid.
Je suis lâche moi-même, car me voilà seule chez moi et je me renverse dans mon fauteuil en fermant les yeux pour rêver à des choses très charmantes mais pas chastes du tout. Et surtout par rapport à cet homme qui m'a si cruellement humiliée.
Tenez, je ne me reproche rien, car si j'avais été tout à fait puritaine il n'en aurait pas moins agi comme il a agi et j'aurais tout le désagrément de la chose sans un seul instant agréable à me rappeler.