Journal de Marie Bashkirtseff

Je viens de rire comme une folle. Il est deux heures du matin, j'étais en train d'achever mon souper quand le candélabre bleu à cinq branches chavire, tombe et je reste dans la plus parfaite obscurité. Pas une allumette ! Il fallait me passer d'écrire et de boire, j'avais soif et je tremblai que la bouteille de château-margaux ne fût renversée aussi. Il fallait s'en assurer, je sortis de la chambre, passai par la chambre bleue en heurtant tous les meubles et entrai chez Dina.
— Eh bien ! cria-t-elle, quoi !
— Ma chandelle est morte, je n'ai plus de feu ! Donne-moi une allumette.
— Je n'en ai pas.
— Pas possible !
— Une seule.
— Ah, donne.
— Voici.
— Laisse-moi allumer, je crains que tu ne manques.
— Non, non.
Et en allumant, elle fit un mouvement maladroit avec la main et la table guéridon toute chargée de verres, carafes, confitures, lait, eau, médecines, roula par terre avec un fracas épouvantable.
J'éclatai de rire en m'asseyant sur je ne sais quoi, Dina en fit autant.
— Et l'allumette ? m'écriai-je désespérée.
— Il y en a encore une.
Mais la bougie toute trempée dans différents liquides ne voulut pas s'allumer et éteignit l'allumette en craquant comme une fusillade en miniature.
— Encore une.
Je courus chercher mon autre candélabre, on l'alluma mais quand nous vîmes ces débris dont le tapis était jonché nous nous mîmes à éclater de rire de plus belle, c'est surtout cette bougie unique brûlant dans le candélabre qui nous paraissait lamentable, éclairant de ses sinistres rayons le spectacle de désolation.
J'apportai une pelle de ma chambre et me mis à balayer le tout vers la cheminée en faisant l'inventaire des objets cassés et en prévoyant ce que dirait ma tante à la vue de ces débris et de ces confitures nageant dans un liquide si mêlé qu'il en était tout... drôle.
Je parlai de la voix et du ton d'Audiffret, je ne sais pourquoi, puis je pensai à Pietro.
— Assez, assez, criait Dina en me faisant les gestes les plus comiques de dessous sa couverture, tu me fais mourir et que dira ma tante !
— Oh ! ho ! ho !
— Ma tante pleurera. Ah ! ha ! ha !
— Ho ! ho !
— Ouf.
Je suis revenue chez moi toute triste de sorte qu'avant de continuer je vais lire un peu.
Donc, me voici, j'ai pleuré le matin parce qu'on n'avait pas deux cents francs à envoyer à Ferry qui n'envoie pas mes commandes dont j'ai grand besoin. Il ne manquait plus que des ennuis d'argent. Je n'ai pas pu peindre, je suis restée chez moi toute froide et éteinte, puis je suis allée chez Tolon pour des miroirs, et le croiriez-vous j'étais jolie et j'avais l'air éveillé. C'est incroyable.
A six heures arriva le comte Laurenti, pendant le dîner papa me mit sur des charbons brûlants en disant des obscénités comme toujours sur Collignon et Barnola dont le vieux fou est jaloux.
Ensuite on a passé au jardin, aux salons. On a regardé des photographies, j'étais complètement absente et c'est par pur hasard que je répondais et soutenais la conversation et ma foi pas trop mal.
Ayant rencontré le portait d'Antonelli, Laurenti se mit à critiquer cette tête, il l'a connu il y a cinq ans chez les de Cessole. Je ne sais vraiment ce qu'il avait contre ce malheureux Pietro, il l'a si mal traité.
On a passé son temps jusqu'à minuit à déchirer son prochain et à réciter des vers.
Me voyez-vous assise mollement sur le divan du fumoir et récitant des vers pendant que Laurenti me mange des yeux. J'aurais eu beaucoup d'esprit si j'étais femme, car mon état de jeune fille me ferme bien souvent la bouche.
En parcourant un livre fait à Nice, une espèce de récapitulation des plaisirs de la saison, de portraits de personnages connus, L'hiver de Nice à Monaco, je suis tombée sur quelques lignes qui parlent de la collection de bijoux du cardinal Antonelli.
L'ambition et la vaine vanité m'ont monté ou plutôt descendu de la tête au cœur et je suis là à me manger les ongles d'humiliation, d'amour et d'incertitude par-dessus tout.
J'ai télégraphié de Gênes, j'ai envoyé une fleur de Nice... et rien !
Faut-il croire qu'il m'ait trompée, qu'il ait joué la comédie pour s'amuser et obtenir de moi ces baisers qui me brûlent, sachant qu'une fois moi partie il n'aurait rien à redouter ? Non, non, car dans ce cas il n'en parlerait pas à sa mère et on n'enverrait pas prendre ces informations.
Dieu tout-puissant ! Vous m'avez aidée plus que je le méritais, vous m'avez tirée d'embarras bien des fois, vous m'avez protégée et gardée au milieu des épidémies (à Vienne), des dangers petits et grands, Dieu tout-puissant, soyez bon, soyez meilleur que je [ne] le mérite, faites la lumière dans mon pauvre esprit !
Antonelli est sans doute enfermé ou hors de Rome, il m'aurait répondu, la politesse, la simple politesse, l'exige !
Où est ma fierté, où est cette assurance que doit avoir une femme telle que moi ? !
Mon Dieu, mon Dieu, par grâce, faites que cette incertitude cesse pour le bien ou pour le mal.
Si cela vient des parents de Pietro, il peut me répondre, me dire quelque chose.
Il n'ose pas peut-être... Non il n'est pas à Rome.
Puis-je sans devenir folle de rage penser autrement ?
[annotation]
Il n 'est pas à Rome ! Qu 'est-ce que ce peut faire ! Ne peut-il m'écrire d'ailleurs ?
Ne sait-il pas où je suis.
Folie, folie, misère !
Folie.