Journal de Marie Bashkirtseff

Comme le temps vole. Nous étions à l'église de Santa Croce in gerusalemme, car le 20 mars est le seul jour pendant lequel les femmes sont admises dans la chapelle de Sainte-Hélène, mère de l'empereur Constantin. J'ai regardé les reliques de l'air le plus indifférent et j'ai prié comme une folle en moi-même. Je priais et j'avais peur, car j'ai prié pour avoir le duc et je ne l'ai pas eu, j'ai prié pour avoir le Surprenant et je ne l'ai pas eu, j'ai prié pour aller dans le monde à Rome, et je n'y suis pas allée.
Et aujourd'hui j'ai prié pour avoir Torlonia... et je ne l'aurai pas ! Pourquoi Dieu fait-il cela ? Pour me décourager ? C'est inutile je ne serai jamais découragée, je prierai toujours et pour tout !
Il a plu toute la journée et nous n'avons vu personne.
En rentrant après la table d'hôte dans ma chambre je me suis presque évanouie, de fatigue, de désappointement, de contrariété. Ma figure est toujours fraîche mais je suis lasse intérieurement.
Que me fait l'air désespéré de Bruschetti, que me font les protestations d'Antonelli, que me font les compliments, les offres presque de Plowden !
Quand celui que je veux ne me veut pas !
Pourquoi est-ce toujours celui qui ne veut pas qu'on désire !
Torlonia est souvent ivre, il s'est battu pour une bêtise avec un inférieur, il a fait beaucoup de scandales, à présent il est sage, comme on dit. Eh bien, imaginez-vous que ce Torlonia que j'ai à peine vu m'intéresse énormément. Pour vous dire à quel point, je dirai que c'est lui qui est à présent le héros de mes contes pour dormir. Est-ce assez bête.
C'est que, voyez-vous, depuis une quinzaine de jours je n'étais plus tourmentée, j'avais tout oublié, et une divinité jalouse me tourmente aujourd'hui, me présente tout l'ennui de ma position, toute la tristesse de notre solitude, toute la saleté de l'abandon général, et pour mettre le comble à mon tourment, elle me montre Torlonia avec une auréole de grandeur, de bonheur et de beauté ! J'en ris à présent, j'en rirai bien plus après.
Il va être dix heures dans dix minutes si... non, il ne viendra pas, il n'a rien à faire ici; il va dans le monde et pour qu'il vint ici il faudrait qu'il fut amoureux de moi. Or il n'est pas amoureux !
Je vais haïr Antonelli si Torlonia est son confident, ce qui est très probable.
Je le lui demanderai et ce misérable garçon me le dira.
Il faut quitter Rome. Maman me tourmente pour aller à Naples, je lui ai dit de ne pas y songer avant le 16 avril.
C'est tout de même quelque chose, de commander chez soi.
Je voudrais bien savoir si nous aurons quelqu'un ce soir, car j'ai envie de me décoiffer et de me mettre au lit. Il est dix heures un quart. J'ai lu "White rose", je vais encore lire pendant quelques minutes. Dina dort dans sa chambre et maman au salon, et Walitsky est sorti. Il fait froid, mais je n'aime pas Antonelli.
O ennui ! Je m'ennuie souvent et tellement que je suis incapable de rien faire.
Heureusement ce soir il n'y a personne.