Samedi 18 mars 1876
J'ai écrit une lettre à Monsieur mon père, dont voici la copie. J'y ai mis autant de soumission que possible. Il va en rager, j'espère. [Cette lettre a été retirée du manuscrit pour être publiée: Lettres de Marie Bashkirtseff, Ed. Charpentier-Fasquelle, 1891], Voir p. 180
J'ai aussi écrit à Ricardo:
— Comme votre conseil touchant les fils de Romulus est sage et bon à suivre, lui dis-je, mais comme il vient tard ! ... Ne faites pas de conjectures téméraires !
Je lui dis aussi en très grande confidence que j'ai reçu deux demandes en mariage, je le prie de ne le dire à personne, pour qu'il le dise à l'oreille de chacun.
Je me suis habillée de noir aujourd'hui pour étonner le peuple romain. Nous avons enfin visité le casino de la villa Borghése. J'ai vu la princesse Pauline par Canova. J'ai pris la mesure de son pied pour le comparer au mien et le mien est plus petit de trois centimètres au moins.
Je voudrais me faire sculpter ainsi. Se sculpter habillée est absurde ! Les visites des villas de Rome ne sont pas favorables aux idées de Pietro.
Je ne puis raisonnablement consentir à devenir la femme d'un homme qui n'a rien. Ma position actuelle est désagréable au suprême degré, mais j'ai l'espoir de changer, tandis qu'en devenant comtesse Antonelli tout serait fini pour moi et je devrais languir dans la médiocrité, envier et rager.
On l'avait chargé hier de savoir si nos billets sont valables pour la séance de la Chambre des députés d'aujourd'hui. Ce matin il écrivit la lettre que voici. Lisez. Vous avez lu ? bien. Quant aux chevaux de Torlonia, j'ai le moyen de m'en débarrasser d'une façon fort polie. J'écris de suite à ma tante de m'envoyer le télégramme suivant:
Rome, Hôtel de la ville, Madame Bashkirtseff.
J'ai acheté deux chevaux pour Marie. Occasion magnifique. Tâchez de revenir.
Romanoff.
Pas mal imaginé.
Mais je dois dire que je suis désappointée. Dans tous ces gens il n'y a personne pour moi. Et moi qui pensais que Pietro pourrait me servir !
Certes avant l'annexion de Rome à l'Italie, mais à présent sa position est assez embarrassée.
Aller à la cour c'est ne plus aller au Vatican et comment renoncer au Vatican quand c'est du Vatican que lui viennent tout bien et toute grandeur.
Petruccio arrive à dix heures et demie, j'étais en train de me déshabiller; j'ai passé ma robe et suis allée au salon en m'écriant:
— Est-il possible d'arriver si tard !
N'oublions pas de dire que j'ai dîné à la table d'hôte, les Muliterno étaient là. C'est pour eux que j'ai négligé les avis de Plutarque:
"Se mêler à table avec des inconnus, n'est pas le propos d'un homme sensé".
— Vous trouvez que c'est tard ! mais à Rome c'est comme ça et je viens de voir Torlonia qui est allé à une soirée, il m'a dit qu'il y restera un quart d'heure et viendra ici.
J'ai de suite quitté le salon pour m'arranger la robe; les boucles sur le front, serrer le corset que j'avais laissé flotter pour ainsi dire, Torlonia allait venir, le beau Torlonia, entendez-vous.
Et il n'est pas venu ! Chien de chien. Je n'ai pas eu un instant de tête à tête avec Antonelli, cela m'ennuyait. J'aime à l'entendre dire qu'il m'aime, à sentir ma main dans sa main. Je donnerais je ne sais quoi pour me trouver seule avec lui, quelque part loin de tout le monde; lui aussi le voudrait.
Depuis qu'il m'a dit tout, je rêve plus que jamais, j'écris deux mots et je m'arrête, les coudes appuyés sur la table et la figure dans les mains, et je pense, j'aime peut-être.
C'est surtout très tard, lorsque les doigts des mains et des pieds deviennent froids, lorsqu'il fait froid dans la chambre, lorsque je suis fatiguée et à moitié endormie que je crois aimer Pietro. Surtout lorsque j'oublie les splendeurs des villas Doria et Borghése.
Pourquoi suis-je vaine, pourquoi suis-je ambitieuse ! Pourquoi suis-je raisonnable !
Je suis incapable de sacrifier à un instant de plaisir, des années entières de grandeur et de vanité satisfaite.
Oui, disent les romanciers, mais cet instant de plaisir suffit pour éclairer de ses rayons toute une existence ! Oh ! que non ! A présent j'ai froid et j'aime, demain j'aurai chaud et je n'aimerai pas. Voilà à quels changements de température tiennent les destinées des hommes.
Et puis n'oublions pas de dire que je balance entre deux hommes, Antonelli et Torlonia. On le renvoie à douze heures et demie, je vais vite dans ma chambre qui donne dans le petit salon par lequel il devait passer. Et, au moment où il se trouve devant ma porte, je l'ouvre pour appeler Léonie.
— Ah ! c'est votre chambre.
— Oui, c'est ma chambre.
— Bonsoir, dit-il en me prenant la main, qu'il tient dans la sienne en me faisant dix questions inutiles pour prolonger le temps, pendant que Walitsky regarde l'escalier en homme discret.
Je suis allée de suite raconter cela chez maman. Je raconte tout. Je n'ai pas raconté le baiser sur la joue. Ça non, je le sens encore ce baiser craintif et troublant. Il avait peur de moi, sa voix tremblait et je jouissais du spectacle. C'est le plus amusant spectacle qui soit au monde et qui fasse, pour un instant du moins, tout oublier.
J'aime à aimer et j'aime qu'on m'aime.