Journal de Marie Bashkirtseff

La joue embrassée par le hardi fils de prêtre me démange encore. Quelle audace ! Plus j'y pense, plus je suis fâchée. En supposant que je ne me marie pas avec lui ce qui est plus que probable, me voilà souillée. Sans doute souillée, puisqu'un autre homme que mon mari m'a touchée de ses lèvres. Des subtilités ! Hé ! chaque âme honnête doit comprendre ces subtilités.
D'ailleurs je ne m'en vante pas, ce sentiment est produit par l'égoïsme. Je ne m'abstiens pas des choses qui sont sensées faire plaisir par sentiment de devoir, mais bien parce que cela me déplaît souverainement et me laisserait une impression très désagréable et sale.
Torlonia me trotte en tête. Ses cheveux sur le front et sa barbe pleine de volonté et d'insolence au-dessous d'une bouche de bébé m'occupent plus qu'on le pense.
Il a fait mauvais temps, rien de particulier à la promenade.
J'étais déshabillée en train de lire lorsqu'arrivent Botkine et Plowden. Je n'avais pas grande envie d'aller au salon, mais j'y suis allée et aussitôt arriva Antonelli, ce dont Plowden n'a pas été content.
[En travers: Ce qu'il a d'excessivement curieux c'est qu'Antonelli si tôt qu'il m'a été présenté m'avait un peu déplu. Puis je l'ai trouvé charmant jusqu'au jour où il m'a fait ses déclarations. A partir de ce moment et c'est là que le curieux commence il me déplaisait beaucoup mais je me le cachais à moi-même.]
Je suis paresseuse de parler de Pietro. Il est à moi, il n'y a donc plus rien ou fort peu à dire. Il a parlé de Torlonia et tout en faisant son éloge a dit que Torlonia n'était pas riche et avait un caractère si vif qu'on ne pouvait pas rester vingt-quatre heures avec lui sans se quereller plusieurs fois. Il ne l'a pas dit par méchanceté, il n'en est pas capable. Il s'est réconcilié avec son père et a eu avec lui une conversation sur un sujet très grave. Avec un regard à mon adresse. Il assure devoir hériter du cardinal, et autre chose encore.
Botkine et Plowden sont partis depuis longtemps que Pietro reste encore.
Nous jouons à la somnambule. Je suis la somnambule, Dina le magnétiseur et Pietro le consultant. Je lui dis un tas de non-sens pendant qu'il me presse doucement la main, ce qui me fait frissonner on ne sait pourquoi, car je ne l'aime pas, pauvre âme !
Mme Lwoff a été chez nous cet après-midi, mais je ne me suis pas montrée, j'étais fatiguée et à un certain point agitée par la conversation avec accompagnement de piano.
Torlonia est trop demandé pour avoir le temps de passer ses soirées chez nous, Pietro ne va pas comme lui partout.
Détaché depuis deux mois à peine des cléricaux, ou noirs, il n'est pas encore blanc.