Journal de Marie Bashkirtseff

On écrit à ma tante de tous ces gens qui sont censés me faire la cour.
Même dans la misérable position où nous nous trouvons, j'ai presque toujours des poursuivants, que serait-ce donc si nous allions dans le monde ! Il est facile de concevoir que ce serait beau comme cent mille sucres.
Ah ! quel soupir.
Il fait très beau, mais je reste à la maison parce que ma
figure d'aujourd'hui ne me plaît pas. Cependant restée seule je me coiffe à la Vénus Capitoline avec mes propres cheveux dorés et adorables, et je vous assure qu'avec ma robe de flanelle blanche, simple comme la simplicité, serrée à la ceinture par une corde de soie jaune soutenant une aumônière également en cuir jaune avec mes armes brodées en or, des mules de cuir de Russie, je suis une créature tout à fait chic. J'ai l'air d'une femme du Premier Empire ou d'une Béatrice, ou d'une figure de keepsake. Je ne fais pas illusion, quand je suis laide je ne le cache pas et le dis plutôt deux fois qu'une.
Dommage, que personne ne me voit.
Ma tante écrit que pour sa lettre, au lieu d'un opéra elle a eu une mascarade et que malgré la présence de la Pointue au théâtre, le Surprenant et Gros, dansaient un cancan si effréné dans leur loge, avec des cocottes que c'était très curieux à voir.
Mais je me fiche pas mal, pour le moment, de Nice et de tout ce qu'elle renferme; Doria, Doria inaccessible ! Si je faisais quelques commentaires sur Plutarque ? Non, je vais attendre impatiemment leur retour et des nouvelles de la ville.
Tous les artistes russes de Rome savent que je peins, je vais me mêler à leur groupe. Katorbinsky leur a dit que j'ai de la hardiesse dans les doigts. Je sais cela par M. Swedomsky, un peintre que nous avons connu par Botkine. Walitsky connaît Botkine et va au Café grec, le forum des artistes russes. Contre toute attente nous ne sommes pas seules le soir, Plowden vient nous faire le plaisir de dire un tas de méchancetés sur le compte du prochain, même sur celui d'Antonelli. Mais il a beau dire, il veut montrer qu'il me fait la cour, que Dieu le bénisse je ne l'abhorre pas.