Vendredi 3 mars 1876
Déjà le 3 mars !
Un temps superbe, mais je veux pas sortir. Je ne veux pas qu'on me voie, parce que ceux qui me voient, me regardent et demandent qui je suis, et il y a toujours une âme obligeante avec un sac de renseignements.
Les hommes font ma connaissance parce que je suis jolie, et me tournent le dos aussitôt qu'il faut épouser ou rien, les femmes m'envient et me calomnient à pleins poumons. Je suis bien mieux chez moi.
— Je ne veux pas aller à Nice, ai-je dit hier, au moins ici personne ne me connaît.
— Ici aussi nous avons fait des bêtises, répondit maman, je suis allée chez l'ambassadrice et chez d'autres pour recevoir des nez, il ne fallait aller nulle part.
— Mais pensez-vous qu'il soit possible de se résigner, de sa propre volonté à une telle existence. Pensez-vous qu'avant d'avoir essayé et d'avoir reçu des nez, comme vous dites, il soit possible d'accepter une telle vie !
Même pour un homme, blasé de tout, cette vie est impossible, et pour moi donc ! J'aime le calme, la maison, c'est bien, mais il est impossible de vivre comme nous vivons. Les scandales des frères Babanine, le procès Romanoff, tout cela retombe sur moi, c'est moi qui en souffre !
[Mots noircis. Il y a quatre] ans, quand nous étions à Genève, et quand Romanoff vivait encore, Zamiatine, son beau-frère, celui qui a suscité le procès, a envoyé son avocat, Vladimiroff.
Ce Vladimiroff a essayé de faire peur à ma tante pour qu'elle renonce d'elle-même à tout et voyant qu'il ne réussissait pas:
— Il se peut, dit-il, que nous perdions le procès, mais nous imprimerons une telle honte et un tel scandale sur vous tous, que vous ne pourrez paraître nulle part.
Et en effet chaque jour presque on envoyait des papiers relatifs au procès par toutes les ambassades, en Allemagne, en Suisse, en France. Partout les noms de Romanoff et Bash-kirtseff sont devenus tristement célèbres. Ils ont réussi.
— Toute l'Europe en parlera, a encore dit Vladimiroff, si nous perdons le procès, vous perdrez votre renommée.
C'est arrivé ainsi. Partout, dans tous les ministères en Russie, dans toutes les ambassades à l'étranger, et de là partout. Et tout cela retombe sur moi ! J'ai lu dernièrement dans
Plutarque pour quelles raisons les enfants souffraient de la faute de leurs pères. Le bonhomme ne m'a pas convaincue. "Car s'il est juste, dit-il, que les gens d'une haute vertu soient honorés dans leur descendance, il est juste aussi que les grands criminels soient punis dans la leur".
Sans doute un de mes aïeux a été un grand criminel, car ma mère a été malheureuse dans tout, et moi je suis malheureuse dans tout.
Que Plutarque me permette de lui dire qu'à force de raisonner, il déraisonne.
Honorés oui, il est juste que les enfants des bons soient honorés par les hommes en mémoire du bien qu'ont fait leurs pères, mais il est parfaitement inutile qu'ils soient pour la même raison comblés par Dieu. De même que je comprends facilement qu'on éprouve quelque répugnance pour le fils d'un criminel; je ne comprends pas du tout que ce fils d'un criminel soit châtié par Dieu pour une faute qui a été commise avant sa naissance peut-être et dont il est innocent.
[En travers: Je vous prie de croire que lorsque je parle de criminels je ne vise pas les miens qui sont tout au plus bêtes.]
Voilà quant à ce qui est de la logique pure et simple. Mais on peut ajouter à ceci que puisque les hommes sont créés à l'image de Dieu, ils doivent naturellement être plus enclins au bien qu'au mal. On éprouve du plaisir à voir le fils d'un homme honoré, vertueux et utile à la société et on lui accorde volontiers des privilèges et des bontés, parce qu'on se dit, puisque le père a été tel, pourquoi le fils ne lui ressemblerait pas ?
C'est parfaitement naturel et je ne dis rien contre. Mais peut-on haïr et mépriser un malheureux qui est peut-être bon et honnête et vertueux parce que son père a été un coquin ? J'admets qu'avant de le connaître on lui soit froid presque hostile, qu'on ait des préventions mais je n'admets pas qu'on le repousse, qu'on le rejette et qu'on refuse de l'éprouver, qu'on soit contre lui et qu'on le désespère. Car en poussant de cette façon un homme à bout on peut en faire un coquin.
Les honnêtes gens ne veulent pas de moi, peut-il dire, je dois appartenir à une caste quelconque je vais donc aller vers ceux qui ne me chassent pas.
Ceci sont des généralités, arrivons aux cas particuliers qui sont trop nombreux pour que je les attaque tous. Un seul me suffit, le mien.
— Mais, diront tous ceux qui me martyrisent, nous ne la
détestons pas, nous ne lui faisons rien ! Mais nous ne pouvons pas...
Assez, mon esprit est fatigué par l'élocution du peu que vous venez de lire, je ne dirais plus que des bêtises !
Dieu me garde d'accuser les hommes, ils font comme ils peuvent. Je n'ose pas accuser Dieu, je raisonne seulement, je cherche à comprendre les lois divines, car je ne suis pas de ceux qui par soumission ne veulent pas penser, et croient offenser Dieu en essayant de le comprendre.
C'est téméraire, dit Plutarque. Non ! Dieu est accessible à tous et c'est ce qui fait sa grandeur. Si l'on n'ose parler à un roi, combien doit-on oser moins de parler à Dieu ? Ceci est un raisonnement d'après un moraliste et même je dois le dire un raisonnement très dépourvu de sens. A ce compte là on devrait ni prier Dieu, ni même prononcer son nom, car en le comparant à un roi Sa grandeur est telle qu'il est impossible non seulement d'établir un degré de respect digne de lui, mais même de se le figurer dans le plus haut, du plus vague et du plus élevé de l'esprit humain. Alors Dieu n'existerait pas.
Mais j'ai changé de sujet sans m'en apercevoir.
Ce n'est pas les hommes qui me poursuivent, c'est la colère de Dieu. Les hommes ne font qu'obéir aux circonstances, et les circonstances sont une des formes sans laquelle se manifeste la volonté divine. Qui veut rechercher, trouvera que ce que je dis est juste.
On rentre et on me dit qu'on a vu Antonelli et Plowden au Pincio, et Bruschetti aussi, fort triste. Maman ne s'est pas arrêtée à la musique et par conséquent n'a parlé à aucun d'eux.
Mon absence a causé un tel étonnement à Plowden que vers six heures il se présente chez nous, demandant ce que j'ai.
— Une leçon de peinture.
— Je ne vous ai pas vue au Pincio et je suis de suite venu ici pour savoir de vos nouvelles.
— Très aimable, M. Plowden.
Mais écoutez ma lamentable histoire.
Vers dix heures du soir nous étions très tranquillement assis autour de la table et en train de faire des réussites, lorsque Léonie entre.
— Madame, M. le comte Bruschetti est là.
Je n'écoute pas davantage et d'un seul bond me trouve dans ma chambre, sur le lit la tète sous le coussin et les pieds en haut. Ce beau désordre là n'était pas un effet de l'art.
J'avais fait tout un plan oubliant les préceptes du frère Emile, je voulais souper à dix heures et me coucher de bonne heure, car depuis deux semaines je fais une vie fatigante, comme dirait Antonelli. Il faut que cette exécration arrive pour tout bouleverser !
Maman amuse l'homme et moi couchée sur mon lit, ayant Dina à mon chevet qui me supplie de sortir, moi je passe une heure et quart ou une heure et demie à écouter la conversation du salon, en proie à la plus vive contrariété. Il a dû s'amuser, ce cher comte Bruschetti.
Je le déteste doublement après cette soirée, d'abord il a dérangé mon plan et ensuite et surtout il a parlé de la société de Rome, les noms et les histoires que toutes ces duchesses et princesses me mettent dans un état impossible, et Doria me retourmente. Doria m'apparaît dans toute sa grandeur morale et physique et je m'en plains à Dina, ris et deviens si nerveuse que [je] me mets à pleurer pour de vrai. Maman et les autres éclatent de rire lorsque j'apparais au salon les yeux rouges, hurlant, riant et pleurnichant. C'était comique.
— Mais qu'est-ce qu'elle a ? demande maman.
— Je vous le dirai, répond Dina et d'abord elle est amoureuse d'Antonelli et ensuite elle est amoureuse de Doria. Elle m'a dit qu'il ne lui a jamais plu avant la mascarade, mais depuis qu'il l'a huée de la façon que vous savez, elle en est folle, un coup de foudre, comme elle dit.
— Eh bien, quoi, dis-je, ne pouvant m'empêcher de rire et collant mon front contre la vitre, eh bien quoi, c'est bête, et je pleure de nouveau.
— C'est nerveux: je vous dis que c'est ne---rveux !
Ma famille est bien heureuse d'avoir une distraction comme moi. Bigre, chien de chien, miserere, tigre et hyène, Doria, Doria, Antonelli, non Doria, toujours Doria I