Jeudi 27 janvier 1876
Ohimè !
J'ai visité le Capitole, la Vénus du Capitole est celle que j'aime le mieux. Ensuite nous avons vu les magnificences du palais Colonna. Soyez donc satisfait de ce que vous avez après avoir vu cela ! Ohimè, o invidia !
Nous avons été dans plusieurs magasins, au Pincio, j'étais triste, inquiete. Le temps passe et rien ne change. 0 Dieu ! Je ne peux même plus me plaindre.
En rentrant nous trouvons les cartes de Mme Soukowkine avec sa fille et..... Domenica et Lola ! Scène de famille. Je suis enchantée.
Lola n'est pas jolie mais le soir elle peut faire de l'effet. Domenica est toute chagrinée des rebuts de son cher mari. Elle l'a trouvé dans un état impossible et pleurant après Anna et la demandant à grands cris devant sa femme et sa fille.
Ce soir la première représentation de "Dolorès", nouvel opéra par un jeune maestro protégé et créé par la célèbre Gaietti.
(Robe Marie Stuart, figure et tout très bien).
Je coiffe Lola et Dina et nous arrivons à huit heures à l'Opéra. Salle comble. Et mon Soroka à son poste.
Tout ce côté est leur côté, dans plusieurs loges les séparations sont enlevées, et ces messieurs se promènent d'une loge à l'autre.
Ce sont les plobsters de Rome.
Enfin je les ai trouvés. Le jeune homme qui m'a tellement regardée la dernière fois et que nous nommons le Soroka de Rome rappelle en laid Soroka de Nice.
Il ne cesse de me regarder, pendant tout un acte je me cache, ce regard me fatiguait, mais je suis bien forcée de revenir sur le devant et d'être encore fixée par ces deux yeux italiens.
D'ailleurs il n'est pas le seul, au parterre, un monsieur m'a tout à fait étonnée par sa patience, comme je le laissais libre, en ne regardant qu'en passant et pour une seconde, en bas, il n'a pas abaissé son binocle ! Et puis tous les autres Sorokas me regardaient sans cesse. Je dois être satisfaite. Bah ! c'est parce que je suis nouvelle ici, non, on ne regarderait pas une vilaine nouveauté. Je crois reconnaître à présent dans celui qui nous a suivies hier, Soroka.
Ce Soroka à force de me remarquer a fait que je l'ai remarqué et que je remarque ses plus petites absences de la loge.
Nous parlons de Nice, du château, et Lola observe fort judicieusement, que le château n'est pas un nid de pie, mais un nid d'aigle.
J'ai rarement été aussi jolie que ce soir. Soroka se cache derrière une colonne et de là me lorgne. J'en suis presque énervée, et à présent en écrivant chez moi je sens encore ce regard qui pèse sur toute ma personne.
L'opéra est je crois joli, à la première fois on ne peut rien comprendre. Mais on a fort applaudi et l'auteur a été rappelé au moins douze fois dans le cours de la représentation.
Soroka commence à m'occuper, Lola raconte qu'elle a été aux courses à Nice, qu'elle a vu le Surprenant avec l'Anglaise tout en blanc et le père du Surprenant.
— Es-tu sûre, le père ?
— Mais oui, je crois du moins.
L'Anglaise en blanc et le père !
Flamme des enfers ! Il ne m'a jamais présenté son père, il est vrai qu'alors son père plaidait en séparation., n'importe.
Oh ! que je suis jalouse, oh, mais à en mourir !..
Jamais je n'ai produit autant d'effet au théâtre que ces deux soirs à Rome. On m'a tant regardée que Lola et Dina eurent par ricochet quelques regards aussi. Je suis ridiculement vaniteuse.
Non mais le Surprenant ! le misérable Audiffret ! L'Anglaise en blanc et le vieux Léon !
Démons des démons ! Que ne suis-je cet homme pour lui tordre le cou, non pour l'écraser, le pulvériser, brûler ses restes et jeter les cendres au vent, non livrer son cadavre aux chiens ! Non le laisser vivre, le tuer peu à peu, lui arracher l'un après l'autre ses membres, l'arroser de cire fondue, non ! le mépriser, non le mépris ne suffit pas !
L'Anglaise tout en blanc et le pére !
Et quand je pense que cette créature niçoise, cet Audiffret du diable s'est habillé de blanc pour être présenté et a porté le blanc en mon honneur. C'était adorable. Oui, mais cela fut, comme nous disons avec Olga.
A présent que c'est passé je crois que cela n'a pas été. C'était trop gentil. Il a porté ma couleur, il n'y a pas à dire, ce serait beau pour un prince d'autrefois et non seulement pour un Audiffret moderne.
Je suis furieuse... Folle divengo di rabbia e di furor !
O humiliation ! Où en suis-je arrivée ? A me tourmenter pour Audiffret !
Oui, et je suis jalouse à me casser la tête !
S'il allait se marier !
La pensée que cette femme est mariée m'a presque tranquillisée, mais ce soir Lola par "et son père" a mis le feu à la poudre.
Non, Dieu ne me le livrera jamais car je l'écraserais, je n'aurais pas pitié.
Pitié ! Ah bien oui ! Mais pour les humiliations qu'il me fait subir devant moi, c'est peu de le crucifier !
[En travers: Mais quelles humiliations ???]
Quel dommage de ne pouvoir le regarder sans haine, de ne pouvoir penser, rêver à le bien traiter !
Sans cela je l'aurais aimé. A présent je ne le puis plus. C'est écrit, c'est dit, c'est juré, c'est inchangeable comme la mort. J'en ai froid.
A une seule condition je pardonnerais... c'est s'il se tuait, et même alors je n'oublierais pas. Grâce au Ciel et gloire éternelle à Dieu, il ne sait pas tous mes tiraillements. S'il les savait je me casserais la tête ou je le tuerais.
Ah ! si je pouvais faire un brillant mariage ! J'irais de suite à Nice, partout où serait le Surprenant pour avoir le bonheur de le passer avec une indifférence sublime et pour répondre à son salut par un petit signe de tête comme j'en accorde aux fournisseurs.
Dieu, faites que je me marie et qu'il ne se marie pas ! S'il se mariait je devrais renoncer à tous mes projets, ce serait dur, ô mon Dieu. C'est mal ce que je demande, c'est pour me venger, mais, mon Dieu, grâce !
[Rayé: vendredi 28 janvier 1878]
A peine ai-je fini d'écrire et enfermé mon journal que je me repens d'avoir mis tant de chaleur dans mes expressions. Je regrette toutes ces paroles insensées et mal choisies pour un si mince sujet.
J'ai l'air de crier pour le duc de Hamilton et le duc lui-même vaut-il la peine qu'on fasse tant de tapage pour lui ?
Je m'estime si haut que dans mon fond je suis toujours calme, c'est cette malheureuse surface qui s'agite. Pourquoi ne suis-je pas comme les autres, toute d'une pièce ! C'est si ennuyeux de faire ces distinctions, de considérer ces divisions. On ne sait jamais ce qu'on sent ni ce qu'on veut.
La seule chose qui soit dans mon fond c'est le Gloriae Cupiditate. Tout le reste m'occupe beaucoup certainement, mais tout le reste est du domaine de la surface. A présent, par exemple, je veux dormir et je ne [sic] me fiche pas mal de jalousie... Oh ! ho ! juste au moment où j'écris cette sublime vérité, j'en doute et beaucoup.
L'homme s'est conduit comme un grossier animal, je lui en veux mortellement mais je ne le déteste pas, il me plaît, j'aime à parler comme lui, même à écrire comme lui, c'est de lui que je tiens, oh ! oh Ibigre, hé hé, etc. etc.
Charmant répertoire !
Plusieurs fois ce soir au théâtre maman m'a dit que j'avais la figure méchante, c'est quand je m'oubliais et pensais à tous mes chagrins, à mes vexations.
Audiffret, quand il s'oublie, a l'air féroce.
Il faudrait nommer ma troisième division, car entre la surface et le fond il y a une troisième division.
La surface c'est ce que... à un autre jour. Il faut dormir.