Journal de Marie Bashkirtseff

"Connais-tu le pays où fleurit l'oranger ?" L'oranger fleurit et on marche sur des serpents ! Misère des misères !
Maman et Dina sont sorties, je suis seule grâce à Dieu. Je ne puis chanter car je suis malade mais je joue Mignon et me regarde dans les glaces. Je ferai très bien sur la scène.
J'ai trop dormi, je rêvais moitié éveillée que j'arrivais à la gare de Nice et que j'y trouvais les Sapogenikoff et, avec les Sapogenikoff, Audiffret. Il s'approche de moi et me salue.
— Vous partez, Monsieur ? — Non, Mademoiselle. — Alors vous arrivez ? — Mais non, j'ai su que vous arriviez et je suis venu à votre rencontre avec ces dames. — Ah ! vous avez donc été à l'école ? — Pourquoi ? — Sans doute, je vous ai laissé grossier et je vous trouve aimable. Vous avez fait des progrès vraiment.
Si pareille chose arrive je promets de dire ce que j'ai dit en rêve.
Des nouvelles de Nice ! L'Olive est habillée tout en blanc et un chapeau blanc comme le mien ! - "Sans doute, dit ma tante, c'est Soroka qui lui a fait venir un chapeau de chez Reboux, puisqu'il sait".
Ça me met tellement en colère que pendant quelque temps je ne parle pas. Cette turpis rana, abominable grenouille, ose m'inquiéter, elle a attendu mon départ pour cela ! Lave du Vésuve ! Fange du Tibre ! Orgue de Barbarie !
[Dans la marge: Quaerens quem devoret]
Rien au monde ne me metterait en colère comme cela ! cette colère produit trois lettres :
Monsieur, Veuillez mettre dans un de vos prochains numéros un article qui aura pour sujet le ridicule que présentent les imitations surtout les imitations de toilettes et surtout de toilette marquantes, blanches par exemple, ou adoptées depuis longtemps par quelqu'un . Le plus tôt paraîtra cet article le mieux ce sera.
Promenade des Anglais, 1 7 pour remettre, après avoir décacheté, à la dame anglaise dont M. Emile s'est dernièrement fait le chevalier. - En vain tu t'es mise en blanc comme la jeune Russe si jolie et si élégante et à laquelle le blanc appartient parce qu'il lui va et parce qu'elle l'a adopté la première à Nice ! Outre le ridicule d'une imitation si manifeste qu'on la pourrait facilement nommer singerie, ta petite et vilaine personne habillée de blanc fait cruellement ressortir ton infériorité et remarquer que tu es une copie et une mauvaise copie.
- Pourquoi conseiller à celle que tu sais de se mettre en blanc ? Est-ce pour montrer au monde entier combien elle est inférieure à celle qui t'a si cruellement dédaigné ? Ou est-ce pour te rappeler, au moins en caricature celle qui n'a pas voulu de toi, et que tu pleures encore ? !
La façon dont je parle de moi dans ces lettres ne fera jamais supposer que j'en sois l'auteur.
C'est le concierge de l'hôtel qui les copie, qui écrit les adresses. Je l'ai fait asseoir au salon pour cette opération, et je lui ai donné cent sous. Il a une belle écriture.
C'est lui qui l'a habillée en blanc. Pourquoi Turpissimus omnium homo ! Il sait que je suis la plus élégante partout, il pouvait choisir les yeux fermés parmi mes toilettes, une toilette pour cette vile Anglaise, sans crainte de la mal habiller. Gioia s'est habillée en blanc, cette saleté s'habille en blanc !
Mais je suis la seule, la vraie dame blanche. Elles n'auront ni le bon goût ni la patience de persévérer. Une Anglaise met toujours des jupons de couleur... pour ne pas les laver.
Des jupons de laine qui ont une odeur ! Quelque élégante qu'elle soit une Anglaise est toujours sale sous ses jupes, a toujours des pieds en bateau, et des chignons indignes. Autant les hommes anglais sont beaux, autant les femmes anglaises sont vilaines et sales, et bêtes.
Nous recevons ici "La Vie Mondaine", je verrai bien l'article. D'ailleurs j'écris à ma tante de payer pour cela. Depuis ce matin je lui ai écrit deux lettres, dont l'une est si pleine de plaintes et de colère que j'ai pleuré en l'écrivant.
La robe que je me suis faite est tout à fait le costume de Pagano dans les "Lombardi alla prima ciociàta". Il y a aussi à Rome des moines qui sont habillés ainsi. Je dois dire que cette robe me va à ravir. Celle de Béatrice sera aussi bien.
J'ai lu un jour les noms de Mmes Malone et Greville cités à côté de celui de la Prodgers, dans un dîner au London House. J'ai lu aujourd'hui parmi les noms des tireurs à Monaco: MM. Malone et Greville.
Ces dames sont l'OIive et sa sœur et ces messieurs sont leurs maris. Je me demande pourquoi ? Je ne sais mais ce doit être ainsi. Ma tante n'a pas encore pu savoir qui est la nouvelle blanche, elle a demandé au maître d'hôtel de Monaco (que ne fait-elle pour moi ! d'ailleurs cet homme la sert depuis cinq ans, il est comme un domestique de la maison), elle a donc demandé au maître d'hôtel de Monaco qui se nomme M. Adam et qui ne porte pas de frac comme les autres garçons, elle lui a donc demandé qui est l'OIive, et il a répondu : "Oh ! madame, ce doit être une aventurière I".
Non, mais je vous demande si on a jamais vu une adresse comme celle de M. E. Prodgers pour remettre, après avoir décacheté, à la dame Anglaise dont M. Emile s'est dernièrement fait le chevalier ?
Et Audiffret qui va recevoir une lettre par M. d'Aspremont.
Audiffret a promené l'OIive dans le break qui nous a conduits à Saint-Jean et au Loup, ma tante l'écrit. Et maman dit que ce break est une espèce de grade, de marque de courtship, qu'il y promène les femmes auxquelles il fait la cour et à maman l'a dit le savant Ambroise.
Souvent je repasse tout depuis le commencement, j'arrive vers la fin avec un tel amas de colère et de dépit, une telle rage que je cours de suite chercher mon journal, puis à mi-chemin je m'aperçois que j'ai déjà tout dit, tant raconté que j'ai ragé, hurlé, que j'ai rempli des centaines de pages de plaintes sanglantes et d'imprécations. Moi, moi, moi traitée comme les autres ! Comme n'importe qui !
Cet homme ne s'est pas arrêté devant moi comme devant moi pour m'aimer ou pour me passer sans indifférence, non ! il a passé devant moi comme devant toutes les autres et son contact profanant a terni pour quelques instants ma surface dorée, comme une haleine abominable fane une fleur.
Il ne m'a pas distinguée des autres, pour amour ou pour indifférence, non, il m'a confondue avec la vile multitude des autres femmes, des femmes de toute espèce, des femmes qui se pommadent les cheveux et changent deux fois par semaine de linge ! Voilà ce qui me fait rager. Ce n'est pas son dédain, oh non, mais c'est cela ! Et il parle de moi avec un sourire cynique, avec cet air indifférent ou méprisant, comme il m'a parlé des autres ! Dieu, j'étouffe.
Je demande que chacun me voie autrement que les autres femmes, que pour amour, pour haine ou pour simple indifférence je sois toujours à part, toujours respectée, toujours sacrée !
Et ce reptile a osé !
Ciel et terre, enfer et Paradis, Chien et chat, canaris et perroquet !
Vous ne vous imaginerez pas j'espère que je sois amoureuse, bigre non, je suis trop humiliée pour cela ! Pour une autre, ce que j'appelle humiliation ne serait rien, car enfin, ai-je le droit d'exiger qu'on m'honore comme la Vierge ?
N'importe. Je jure que M. d'Audiffret n'aura jamais par moi ni repos, ni bonheur, et devant moi ni grâce, ni merci. Il s'en passera bien je suppose et, qui sait, on ne sait pas ce qui peut arriver.
[En travers: Quelle bêtise.]
J'ai écrit à de Mouzay.
Je suis ennuyée de devoir attendre à lundi pour recommencer mes leçons de chant.
Dans la scène du jardin, dans "Mignon", où elle est seule, quand elle chante: "folle divengo di rabbia et di furor I. Au lieu d'une octave et demie comme c'est indiqué et de deux octaves comme chantent les cantatrices à effet, je chante moi près de trois octaves.
C'est un passage qui me donne l'occasion la plus belle de montrer l'étendue de mon instrument de la façon la plus brillante.
Ah ! son felice, ah, son rapita. Maintenant il ne faut pas croire que ce soit Facciotti qui me fait faire ces tours de force. Facciotti me fait exercer mon medium qui ne va pas bien, il y a une note, le passage d'une manière et l'autre qui se casse. Quant à "Mignon" je la chante à mezzo voce et seule pour m'amuser.
Facciotti dit que dans deux ans je pourai chanter tout à fait sur la scène, c'est-à-dire supporter toutes les fatigues mais aussi des triomphes ! Et quels triomphes ! Dieu, quand j'y pense j'étouffe de Gloriae Cupididate .
Quant à chanter un opéra pour les pauvres, je me fais fort de le chanter au prochain février 1877 et bien chanter.
Mais je me rappelle, ce n'est pas de cette année que j'ai commencé à porter le blanc, quand la princesse, la chère princesse Galitzine était avec nous et quand Audiffret était avec les Durand, alors pendant tout l'été je portais des robes blanches et un chapeau tout couvert de plumes blanches, placé un peu en arrière de façon à laisser voir mes petits cheveux du front. C'était un ravissant chapeau, prenant la forme de la tête presque comme un turban.
Il n'y a rien de plus laid que ces grands chapeaux qui s'en vont crânement en arrière et qui ont l'air de provoquer les gens en combat singulier.
Je m'aperçois d'une chose déplorable, j'écris beaucoup et j'ai fort peu d'esprit.
Dieu donnez-moi de l'esprit je vous en prie.
Dieu donnez-moi de l'esprit ! Voilà qui est un sucre. Oh que je suis bête, non, c'est une naïveté et, je le crains, une naïveté affectée. [//]: # ( 2025-07-15T15:30:00 RSR: Extracted from 07_carnet_raw.md lines 264-399. Entry shows Marie's intense anger about "Olive" copying her white dress style. Contains three composed letters expressing her outrage. Also discusses singing lessons with Facciotti and references to opera "Mignon". )