Journal de Marie Bashkirtseff

Ma tante ecrit que Galula s'est rase ! Faut-il n'avoir rien a dire !
Je travaille encore a mon peignoir. J'ai reve du Surprenant en costume de soldat. Je me suis reveillee tout inquiete, toute la journee je le suis beaucoup. Que se passe-t-il a Nice ? Je suis tres tourmentee, tres inquiete. Nous nous sommes promenees a la villa Doria, il y avait quelque monde, celui que je prenais pour le Diable nous a passe a cheval, je n'ai fait que l'entrevoir ? Je crois que j'etais assez jolie, mais je suis sure de l'etre une fois rentree.
Pour la maison je me coiffe tres bien, je mets les cheveux autour de la tete comme les statues et je m'arrange de facon a avoir les bouts de mes cheveux devant, et comme ils sont tous frises j'en fais un magnifique noeud a l'antique, qui va a ma figure comme aucune autre chose au monde.
Je regrette d'etre jolie chez moi seule, je ne suis pas egoiste, non, serieusement je fais tout pour les autres et je suis fachee d'etre bien quand il n'y a personne pour me voir.
Ma tante a encore ecrit ce soir. Papa Leon est a Nice.
Ah ! il est a Nice ! je lui ecris de suite et ma tante comme toujours expediera la lettre pour qu'il pense qu'elle vient de Nice. Il n'aura ni du "chien fourbu" ni du "vieil imbecile" je serai polie.
Monsieur, Vous etes arrive dans votre bonne ville et vous ne vous doutez pas du malheur qui est arrive a votre fils. Son ame hypothequee a Satan a ete vendue a l'enchere publique dans la salle du nouvel etablissement de la vente a la criee et a ete adjugee a Cagery du London House pour la somme de sept francs cinquante. Depuis ce temps votre malheureux fils n'est qu'un corps sans ame expose a toutes les eventualites corporelles et spirituelles. L'ame de M. Emile d'Audiffret ayant ete trouvee dans un ruisseau par un moine de Cimiez avait ete portee au couvent et sequestree dans la tabatiere du superieur mais, il y a de cela trois jours, elle s'est evadee. On la cherche, en bon pere cherchez-la. signe: un bon ami.
Ce Surprenant en costume militaire me tourmente. Je crains plus que l'on ne pense. "Ce que l'on craint beaucoup n'arrive jamais" dit-on, je voudrais que ce fut vrai pour cette fois. Que l'hiver est long, que n'est-ce deja le printemps, il me semble qu'au printemps je n'aurai plus rien a craindre. Je me prepare une desillusion, je pense a ce printemps comme les Juifs pensaient a la terre promise, il me semble qu'au printemps tout ira bien, je suis sure de ma vengeance et de tout. C'est laid, car le printemps sera sans doute aussi triste que l'hiver et me semblera plus triste encore parce que je me prepare a un tas de reussites.
Est-ce assez bete ! Je suis persuadee que j'aurai le Sur-prenant, ce n'est qu'une question de temps, me dis-je interieurement. Faites donc que je pense sagement ! Quelle fichue fille ! Je me fais moi-meme des ennuis, en me composant des histoires je finis par y croire et par attendre fermement leur realisation.
Et c'est toujours avant de m'endormir que je compose ces histoires. Et apres je suis tres vexee lorsque ca n'arrive pas comme j'ai arrange.
Enfin ce qu'il y a de positif c'est que je suis tres tourmentee et continuellement tourmentee, depuis le matin jusqu'a present. Ce Girofla en costume militaire semble me presager quelque malheur.
Ah ! miserable garcon ! Qui eut dit quand je te nommais "Audiffret, ce gentil garcon" que tu me causerais tant de tracas. Ah ! canaille, Ah ! scelerat !
Demain c'est une grande fete le Bapteme de Jesus. En Russie on fait la bonne aventure la veille de cette fete. Moi je veillerai un peigne sous mon oreiller.
Vous ne sauriez croire combien Nice m'inquiete. Jamais ou presque jamais encore il ne m'est arrive d'etre inquiete d'une chose pendant tout un jour, d'y penser sans cesse.
Ah ! fichu garcon, coquin de Nicois, fils de chien et de Leon !
Et je m'en occupe encore apres l'histoire de l'invitation ? ! Fi ! le detestable souvenir ! Pourquoi vient-il me salir, pourquoi y-a-t-il entre Audiffret et moi autre chose qu'une coquetterie !
Pensez si je suis furieuse contre lui ! Les Howard ne sont pas un jeune homme, un Girofla; il a fait comme eux ou a peu pres comme eux. Et j'en parle et je suis inquiete s'il se marie ou s'il meurt ! Non, au fond je le deteste, je le meprise parce qu'il s'est mal conduit, parce qu'il nous a crache dessus ! Qu'y-a-til de plus atroce que ce nous.
Et quand je pense que c'est vrai ! Tonnerre du ciel ! Lave du Vesuve ! Tempete de l'Ocean !
Vrai, je ne comprends pas comment j'en parle ! Comment je ne l'enterre pas dans un oubli eternel !
Ah ! que notre position est miserable. Dedaignes, rejetes !
Est-ce que Dieu ne prendra pas en pitie une pauvre creature qui se dechire du matin au soir !
Je vous prie ne pensez pas que je me plains de notre position ne voulant pas me plaindre a cause du Surprenant.
Dieu merci je ne deguise ni ma pensee ni mon coeur ici, et ne dis que trop tout mon sentiment.
Plus j'y pense plus je me desespere. La Robenson, une vile americaine, une fille fast, et elle a une position et elle est recue. Et moi, et moi ! Je passe ma vie a l'ecrire et jamais je ne l'ecrirai assez !
Je souffre comme on n'a jamais souffert.
Dieu et Jesus Christ, prenez-moi en pitie, je dis toujous la meme chose, mais Vous voyez Vous-meme comme je suis malheureuse ! Ayez-donc de la compassion pour une miserable, o Sainte Vierge Marie ayez pitie de moi, priez Dieu., pour moi !