Journal de Marie Bashkirtseff

Aujourd'hui, a dix heures un quart, les deux moines de Cimiez se presenteront a la tour. Je voudrais voir la mine du Surprenant.
Nous etions en retard pour l'eglise et sommes allees a Saint-Pierre. Le premier monument auquel je ne voudrais rien changer, le seul que je ne critique pas car si j'avais a faire faire une eglise je ne ferais pas mieux moi-meme.
Je sens que j'ecrirai mal car je viens de lire mon vieux journal, maman m'avait priee de lui lire le temps de Girofla, je laissais en passant un tas de choses, ce qui est tout simple ecrit parait pas simple lu a haute voix. J'ai eu chaud a la figure, froid aux doigts et finis par declarer que je ne pouvais pas continuer.
— Elle nous le lira dans deux ans, dit maman.
[Une ligne cancellee: Apres Saint-Pierre nous et moi et maman allons] A Saint-Pierre il y avait deux imbeciles Americains qui me suivaient en se disant "she is very beautiful Je fis mine de ne rien comprendre.
Je ne pensais aller qu'a l'eglise russe et je m'etais habillee en blanc, ce qui m'a fait regarder comme un loup blanc.
Apres Saint-Pierre maman va chez le baron Ixhull, le cousin du ministre, elle a fait sa connaissance et celle de sa femme chez la femme du ministre ou ambassadrice. Je vais avec maman. Ces personnes sont tres simples et tres aimables, le baron surtout m'a plu. Ils demeurent via Condotti 81. Ils disent que pour etre presente a la cour il n'y a pas de grandes difficultes et qu'ils vont en parler a l'ambassadrice, car ca se fait par elle et la marquise de Monterreno, dame d'honneur de la princesse Marguerite.
Dieu si je pouvais etre presentee ! Avant, la princesse recevait en audience particuliere mais a present on presente beaucoup de monde ensemble, on fait une espece de cour.
Ca m'est egal, [Mots cancelles: Ah ! si je pouvais etre presentee] je desire enormement etre presentee, aller a un bal de la cour. Regis venit lux. J'adore les rois, et les reines aussi. Mais voyez quelle creature je suis !
J'aime mieux les rois parce qu'une femme peut regner au dessus d'eux. Je sens une espece de depit quand je vois des reines.
Au Pincio une foule de monde comme on n'en voit a Nice que le jour des courses, et pas meme.
Le Corso, la piazza Colonna etaient inondes de voitures et de peuple au retour du Pincio.
Au Pincio les voitures passaient au pas entre deux rangees epaisses d'hommes. On me regardait beaucoup, je ne regardais presque pas et d'ailleurs il est assez difficile de distinguer le bien du mal parmi ces Italiens, ils sont tous communs, ils ont tous des moustaches noires et de beaux yeux, de gros traits, un teint mat.
L'homme que j'avais pris pour le Diable, n'est pas le Diable ! Ce n'est qu'un Italien qui lui ressemble a s'y meprendre.
Le Vrai Diable, sir Frederic Johnstone est a Nice a present. Celui d'ici lui ressemble beaucoup mais l'autre est beaucoup mieux, l'autre est tout a fait bien,j'etais amoureuse de l'autre; celui-ci m'a rappele l'autre et mon imbecile de coeur s'est mis a battre. C'est qu'il est vraiment beau, le beau, l'admirable Frederic. Voila qui il me faudrait. Allons, n'y pensons plus.
Nous dinons a la table d'hote parce que le fils du grand-duc de Bade y dine. Il y a un assez joli monde et le duc est un assez gentil garcon pour un duc.
J'ai depuis longtemps l'idee d'aller l'ete prochain a Spa. Cette idee m'a ete donnee par Foster qui me prie par lettres de persuader maman d'aller la et que "we would be quite a nice little party
Mais Spa est devenu le sejour des gens de Nice, de Prod-gers, Sabatier etc. Voila le charme et le desagrement de la chose. Essayons tout de meme, les Foster connaissent Prod-gers, il pourrait se faire un rapprochement. Essayons et surtout ne nous martyrisons pas d'avance.
Cet idee d'aller a Spa m'occupe enormement, j'en ai parle a maman. J'irais a Spa apres avoir ete en Russie, j'en ramenerai un beau cheval blanc. [Mot noirci: Depuis] Tous les triomphateurs anciens et tous les vainqueurs du moyen age avaient des chevaux blancs.
Quand j'y pense, je trouve Spa une adoration. Ces promenades, ces pique-niques, ces cavalcades, ces excursions dans les grottes, c'est pittoresque, charmant et commode .
On peut s'y amuser comme des fous. Quand, l'autre ete, nous nous sommes amuses et pourtant nous ne faisions rien pour cela, nous ne recherchions personne, et je n'avais pas quinze ans, et j'etais plus bete qu'a present.
L'idee d'aller a Spa me transporte, en m'endormant je vais composer quelque histoire future a Spa.
Mais mon inquietude est grande. Que se passe-t-il a Nice ? Que fait le Surprenant ? Pourvu qu'il ne fasse pas de betises !
Dieu que je suis inquiete, je le suis tellement que je puis a peine ecrire, je me hate je ne sais pourquoi.