Journal de Marie Bashkirtseff

C'est Noel. Nous allons a l'eglise, et l'air y est si rempli d'encens que je suis obligee de sortir pour dix minutes pour ne pas m'evanouir.
Botkine a ete de nouveau chez nous et a apporte des adresses de professeurs. Ensuite nous prenons un landau de remise et maman va chez le pretre russe, l'archimandrite Alexandre. Etant archimandrite, il est moine, car chez nous les diacres, les pretres et quelque chose d'un peu plus qu'un pretre, peuvent seuls se marier. Maman dit qu'il et charmant. Notre ambassade ne fait pas de fetes et n'a meme pas de jour fixe pour les receptions.
Ayant une voiture convenable nous allons au Pincio et cette promenade me raccommode un peu avec Rome. Une grande foule de monde, et de voitures, et j'ai vu le roi ! J'adore les rois ! J'adore vivre dans un pays ou il y a un Roi et des princes.
Et tout le monde ici aime le roi "E brutto ma e tutto buono, tout grazioso", voila ce qu'on en dit. Le Roi etait dans une victoria a deux chevaux, avec un monsieur. Si j'etais Nina je dirais qu'il est tombe amoureux de moi, parce qu'il s'est vivement retourne et me regarda fort. Mais comme je ne suis pas Nina je ne dirai rien, sinon que j'adore le roi d'Italie, comme j'adore tous les rois, et particulierement notre famille imperiale de Russie. [Bas de page enleve]
Quant au Surprenant, Frederic Victor-Emmanuel est prodigieusement laid, une immense figure toute rouge, toute retroussee, comme celle d'un bulldog, mais je l'ai regarde avec attendrissement, avec respect, avec superstition. Ah ! les rois ne savent pas ou prendre des serviteurs devoues, s'ils pouvaient savoir mon coeur ils me tendraient tous les bras, car il n'y a au monde personne plus royaliste que moi, personne qui serait plus fidele, plus devouee, plus sincere.
J'ai encore vu.... devinez qui, j'ai vu appuye a une des petites colonnes qui separent le chemin ou on ne fait que passer et la place ou on s'arrete, au Pincio, habille de gris, j'ai vu le beau sir Frederic Johnstone. Il n'y a rien au monde comme un vrai grand seigneur anglais. Quand on n'en voit pas pendant quelque temps, on oublie, on regarde les autres, mais qui peut se comparer a un anglais Hamilton. Je reviens donc de nouveau a mon adoration pour les Anglais. J'ai aussi vu aupres de la portiere d'une voiture, Doria, le frere cadet, celui que je nommais le Doria blanc, il m'a vue et reconnue. Je le connais surtout par le cafe de Nice, Rumpelmayer au cercle.
Ce monde me fait aimer Rome, le Pincio c'est la Promenade des Anglais de Rome. Je regrette a peine Nice, ville ingrate et mechante !
Quant au Surprenant, Frederic le remplace et le surpasse tres bien. (Apres avoir ecrit cela, j'en doute).
Triste et indecise hier, je suis gaie et confiante aujourd'hui. J'ai ecrit de m'envoyer Fortune. Le petit Said fera tres bien ici. J'ai bien dine, et je passe la soiree a lire l'histoire de Charles le Temeraire. -
Je croyais dans ma "candeur naive" qu'il n'y avait du monde qu'a Nice, mais il y en a ici et beaucoup et du fort propre meme. Apres la Promenade nous avons passe par le Corso encombre de voitures, qui passaient entre deux haies de pietons de tous genres, Doria etait parmi eux. A present mes yeux s'ouvrent pour voir les beautes et les antiquites de Rome, je deviens curieuse, avide de tout visiter; je ne suis plus endormie. J'ai hate d'etre partout, je veux de nouveau vivre en courant.
Ah ! si je pouvais... encore un desir pour Nice ! J'ai beau dire, tous les plans que je fais aboutissent a un triomphe a Nice. C'est bien naturel. La plus sale chose en resistant acquiert de la valeur. Soyez bien persuade de cette vraie verite.
Ne croyez cependant pas que je sois abrutie au point de ne rien voir au dela de la ville de Saetone, au contraire je suis plus ambitieuse que jamais, mais en passant, cracher sur quelqu'un qui vous a crache dessus, lui donner un coup de pied, c'est un plaisir que peut se permettre chaque ame bien nee.