Journal de Marie Bashkirtseff

Dieu, quels prix a Rome ! a moins de mille deux cents francs par mois nous ne pouvons rien trouver. Et encore pour mille deux cents francs on n'a que le necessaire, quant au superflu inutile d'y penser a moins de deux mille a trois mille francs par mois ! Misericorde ! A l'hotel de Rome j'ai visite un appartement si grand et si beau que j'en eus mal a la tete.
En France on n'a pas l'idee de ces grandeurs, de cette vieille majeste. Apres bien des recherches infructueuses nous finissons par prendre un a l'hotel de Londres meme, au premier etage, avec balcon sur la place d'Espagne, un appartement compose de deux chambres a coucher, d'un salon, d'une antichambre, d'une chambre d'etudes et de deux chambres pour domestiques.
Nous etions dans l'atelier de Botkine, il a un tres joli talent.
Ce soir enfin nous avons demenage du rez-de-chaussee au premier et j'ai deballe autant que j'ai eu le temps.
J'ai en outre ecrit cette lettre:
[MOITIE p. 113 a 116 rayees, remplacees p. 116 bis a 116 quater]
ECRIT par Marie EN LETTRES MAJUSCULES (Voir extrait p.267)
O fils du peche, enfant egare, paien ! Tu voulais, homme plein d'impietie et de malice, entrer dans notre sainte demeure, etre un des notres, revetir notre habit, avoir tes vilains cheveux tondus, porter la croix ! Et tu le voulais a l'heure meme peut-etre ou ton ame etait honteusement, ignominieusement vendue a la criee, (au nouvel etablissement de la vente a la criee). Tu voulais introduire parmi nous un corps sans ame ! Un corps dont l'ame a ete adjugee pour 7 Fr. 50 c. a Cogery du London House et le dit Cogery prenant la dite ame pour une huitre et y ayant trouve beaucoup de monstres inconnus, en fit un pate qu'il vendit pour le prix exorbitant de 4 Fr. a Mme Prodgers, qui l'ayant mange en compagnie du baron Roissard, son ami, et de Miss Robenson, sa cliente, s'en trouva fort incommode ainsi que ses hotes, le baron Roissard et Miss Robenson. (C'est a ce pate que la dite Miss Crusoe doit en partie sa maigreur. Les autres causes nous sont inconnues. Heureusement pour toi, o sac de toutes les turpitudes ! Heureusement pour toi, un de nos freres, un de ceux dont tu voulais prostituer l'habit, passant pres des egouts du Paillon vit ton ame, qu'il reconnut a la grande quantite de noirceurs qu'elle contient, ton ame qui s'en allait dans le fleuve avec les autres saletes, ton ame dans un etat a faire fremir ! Notre frere se devoua, il entra jusqu'au cou dans la vase et en tira heroiquement ton ame indigne, qui fraternisait deja avec ses compagnons d'infortune, il l'en tira donc, et l'apporta dans notre beate demeure ou elle se trouve pour le moment enfermee dans la boite a bois du Superieur. Tu ne pourras la ravoir qu'en venant la chercher toi-meme, pieds nus, nu jusqu'a la ceinture et t'administrant le long du chemin des coups d'etriviere sur les epaules, le dos et plus bas encore. Tu devras en outre faire amende honorable devant le couvent, jeuner pendant trois jours, recevoir une severe admonestation du frere Ardigo (c'est lui qui sauva ton ame, est-il besoin de le dire I) et puis accomplir un pelerinage a Lourdes en compagnie du digne frere Ardigo qui te guidera dans le sentier du bien comme il te guidait jadis dans le sentier du mal... Nous te conseillons, pauvre enfant egare, de te hater et d'accomplir les petites formalites sus-dites; tu ne sais peut-etre pas qu'un corps sans ame est livre a toutes les tentations du malin esprit, comme un bateau sans gouvernail est livre a toutes les tempetes de l'Ocean ! Hatez-vous, o restes infortunes de celui qui fut Emile d'Audiffret, et le Seigneur aura pitie de vous... peut-etre ! Les freres moines de Cimiez 1876 Janvier, Cimiez.
Demain je l'envoie a ma tante qui la mettra a la poste.