Journal de Marie Bashkirtseff

C'est hier qu'a eu lieu la vente de l'ame du frere Emile.
Depuis le matin nous allons a la recherche des appartements, mais voici ce que j'ecris au general:
- Orsu, je suis a Rome. "Ah ! c'est bien etonnant, ah ! c'est bien surprenant I". Il fait un froid de Russie, l'eau gele dans les fontaines, mais le froid ne serait rien s'il n'y avait que le froid. Depuis ce matin nous sommes a la recherche d'un logement et nous n'en avons vu qu'un seul. Je n'avais pas le courage de monter quand on m'indiquait un trou noir et beant et sale et effrayant.
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En vain je cherche quelque maison ayant quelque ressemblance avec les maisons de France, je ne trouve que des masures ou des colonnes craquees.
C'est sans doute beau mais convenez avec moi qu'un bon appartement confortable est infiniment plus agreable tout en etant moins artistique. Je crois que nous finirons par nous loger dans les bains de Caracalla ou dans le Colisee.
Les etrangers me prendront pour quelque ombre de chretienne martyre devoree par quelque tigre feroce, devant quelque empereur carnivore !
Quant aux meubles nous nous contenterons de fragments de statues ou d'ossements, restes sublimes d'un passe desormais impossible !
Apres mon installation dans le Colisee ou dans le Forum je vous donnerai de plus grands details sur la ville Eternelle.
En attendant j'attends une lettre de vous, cher general, qui je le sais d'avance sera tres charmante et tres aimable.
Orsu, au revoir. Marie Bashkirseff.
Voila la verite ! Pas un appartement habitable ! ou sommes-nous ! Ou sommes-nous ? Cette affreuse ville peut-elle se nommer une capitale ! Nous ne sommes pas en Europe ! Pas une maison convenable a louer ! Je suis decouragee, ennuyee !
Mais je ne bougerai pas avant mai.
O Rome ! Je crois que nous prendrons un plus grand appartement a l'hotel et y resterons. A la place d'Espagne seulement on respire.
Est-ce possible que ce soit Rome ! Quel affreux melange de belles antiquites et de nouvelles vilenies !
C'est la veille de notre Noel, nous etions a l'eglise qui se trouve dans le palais de l'ambassade. J'ai prie Dieu. M'a-t-il entendu ?
J'ai si peur, je suis si decouragee. A Nice j'etais au moins a la maison, tandis qu'ici ! Qui sait ce qui nous attend ! Ayons confiance en Dieu, ou en aurait-on si non a Rome ?
J'ai vu la facade de San Pietro. C'est superbe, elle m'a ravi le coeur, surtout la colonnade gauche, parce qu'aucune maison ne la depasse et ses colonnes avec le ciel pour fond, produisent l'effet le plus saisissant. On se croirait dans la vieille Grece.
Le pont et le fort Saint Ange le sont aussi d'apres mon idee.
C'est grand, c'est sublime.
Et le Colisee !
"Arches on arches ! As it were that Rome Collecting the chief trophies of her line Would build up all her triumphs in on dome, Her Coliseum stands; the moobeams shine As twere its natural torches, for divine Should be the ligth which streams here to illume. This long-explored but still exhaustless mine Of contemplation... "
Qu'ai-je a dire apres Byron ?
J'ai a dire que toute cette nuit j'ai reve d'Audiffret, et bien. J'ai encore envoye plusieurs lettres, pour etre mises a la poste a Nice.
Je suis laide et fatiguee. Il faudra tout arranger demain, il faudra tout arranger. Je suis suspendue, inquiete.
Dieu ! tranquillisez-moi. J'ai chez moi a arranger tout cela a Rome.
La premiere chose a faire, c'est prendre un appartement et deballer les coffres et puis utiliser les lettres.