Journal de Marie Bashkirtseff

Bibi se lève avec les mêmes dispositions qu'hier, elle est un peu triste. Mais au bout de deux minutes c'est tout le contraire. Elle s'en va au pavillon et trouve avec une visible satisfaction qu'elle a donné le mot Bibi à tout le monde.
Elle reçoit une lettre de Bibi-Marie qui la nomme Bibi et qui nomme Bibi tout le monde. Quand j'entends les autres dire à chaque instant Bibi je me sens fière comme si j'avais mis Bibi au monde.
— Qu'est-ce que c'est, Bibi ? demanda maman émerveillée.
— Mais c'est le mot ou le nom de cette canaille qui, à chaque instant, perd son pantalon, répond ma tante.
Je ne l'ai jamais remarqué. Walitsky le représente de toutes les façons. Ma tante dit qu'il raconte d'une façon ravissante. C'est vrai, on rit toujours.
Que ne donnerai-je bon Dieu pour être entourée en ce moment ! Il s'est en allé et je suis seule. Oh I rage ! Je donnerais tous mes diamants pour être pendant ces derniers quinze jours très entourée et très courtisée.
C'est impossible, il n'y a pas encore assez de monde. Je ne suis pas à la mode !
Ah ! mon Dieu comme je voudrais l'être ! Seulement pendant ces quinze jours ici ! Bon Dieu je vous prie tant ! Oh faites un miracle. C'est la seule vengeance que je demande, que j'implore. Bon Dieu, Gentil Seigneur, Sainte Vierge, entendez ma voix !
Si j'étais à la mode, la défection de Bibi ne me ferait rien, mais il était seul, il est parti et je n'ai personne. Si j'étais à la mode, il ne se serait pas en allé tout à fait.
Mon Dieu, rendez-moi à la mode. Mon Dieu je sens tout le ridicule de cette prière et je la répète néanmoins. Bon Dieu rendez-moi à la mode.
Oui, mais quel miracle le pourra faire. A cause de Bibi tous les vilains Niçois me suivaient. Plus de Bibi, plus personne !
J'ai une nouvelle passion. Baccara. J'ai une envie surnaturelle d'aller à Paris. Pour mes toilettes qui me semblent manquées. Enfin, je dirai après. Il a grêlé, il a plu, et finalement on peut sortir. On m'a menée dans toutes sortes de magasins, ce qui ennuyait Bibi. Ensuite Bibi va à pied avec la tante, Bibi est en robe foncée et courte et un feutre gris, Bibi est un peu pâle.
— Rougissez d'avance, lui dit la tante, car voici votre beauté qui perd ses pantalons.
La distance n'était pas suffisante pour contenir une rougeur et Bibi rougit au moment où Bibi accoste la tante.
Bibi commence par dire en guise d'excuse qu'il est ici depuis trois jours seulement.
Il marche avec ces dames par la Promenade et de nouveau tous les yeux semblent dévorer ce groupe.
Qu'ont-ils donc ici ? Et qu'y a-t-il de si extraordinaire ?
De la façon dont Bibi s'approchait il allait se mettre à côté de Bibi mais la tante par une habile manœuvre le rejette à droite et se met entre les deux Bibis. Bibi ne parle pas à Bibi et Bibi en est vexée.
Quand Bibi fut parti la tante fit semblant de se mettre en colère. Le nomma celui qui perd à chaque instant son pantalon, dit qu'il avait le nez égratigné, le nomma coquin, scélérat, dit qu'il nous avait rencontrées exprès, qu'elle voyait bien tout son jeu, que Bibi était une dégoûtante canaille, un être abominable, un imposteur, un vil poseur, qu'il faisait tout cela exprès.
Quant à Bibi elle rentre toute égayée et ranimée.
— A ce soir, Madame, a dit Bibi en s'en allant.
Ce soir on donne pour la première fois "Alice de Nevers", opéra-bouffe d'Hervé et notre loge est retenue depuis longtemps. L'avant-scène du premier à droite, la loge de Gioia.
Je m'habille avec plus de soin qu'à l'ordinaire. Coiffure Marie-Antoinette sauf la poudre. Tous les cheveux relevés, même la frange devant, je n'en laisse que quelques petites mèches de chaque côté. Mon beau front si blanc découvert me donne un air royal. Et derrière je laisse pendre deux longues et larges boucles, ondulées et bouclées seulement au bout.
Robe de taffetas gris gorge de pigeon et fichu blanc. En un mot Marie-Antoinette en plein. Je me sens bien et je regarde la vile multitude du haut de ma grandeur.
En même temps que j'arrive sur le devant de la loge Bibi entre aux fauteuils. Les Sapogenikoff sont dans une loge du bel étage.
Eclairage a giorno. Je suis très regardée et bien regardée.
L'impression produite sur Bibi a été favorable, je le sens. Et le premier temps il n'a pu s'empêcher de me regarder comme les autres mais dans la suite il a fixé la scène très attentivement, ce qui produisait une grimace qui le rendait fort laid.
Bihovetz vient, Barnola vient, Coco vient, Walitsky vient, Fiouloulou vient. Mais Bibi était si occupée de Bibi qu'elle pouvait à peine répondre à ce qu'on lui disait. Il semblait à Bibi qu'elle ressemblait à la du Barry, ce n'était probablement qu'une sensation comme ça.
Bibi à chaque entracte s'allait mettre dans le fond de la loge, pour que en cas de visite , elle n'ait pas à tourner la tête à chaque instant. Mais le dernier acte vient et cette fois Bibi se met sur le fauteuil à gauche, admirablement éclairée par le bras de lumière voisin, Bibi rayonnait.
Bibi et Enoteas sont chez la préfète. Voyez-vous Bibi posant pour un homme sérieux et n'allant que chez le préfet !
Au moment où on lève la toile, ces deux beautés se lèvent et dans une minute sont chez nous. Je les reçois avec un naturel parfait.
Maman venait de partir. Ma tante restait avec nous.
A la Promenade je lui parlais et il n'écoutait pas, ce soir je ne lui parle pas du tout et il me parle alors.
Il a l'air étrange;
— Quelle drôle de pièce ! dis-je, je n'ai rien compris.
— Dans quelques jours je vous la raconterai, dit Saëtone, je viendrai vous la raconter chez vous.
— Oh ! oui, vous viendrez quand je n'y serai plus, perfide !
— Comment, c'est sûr, vous partez donc ?
— Mon Dieu oui, Monsieur.
— Mais non, dit Bibi, comme si on l'eut piqué avec une épingle, Mademoiselle ne partira pas.
Je ne daigne pas répondre. Saëtone s'en va. Bibi reste encore quelques minutes, je suis polie, aimable presque mais froide. Il tourne sur lui-même, et me demande si je peins toujours.
— Oui, toujours.
— Et c'est fini les quatre coins.
— Oui ils sont tous remplis.
— Et on peut les voir ?
— C'est bien caché, là-haut, là-haut.
Encore quelques mots et Bibi s'en va en me serrant la main. Mais ni ce matin ni ce soir je ne sens aucune secousse. Ce qui me porte de plus en plus à croire qu'elle venait de lui, car si jamais il devait y avoir secousse chez moi ce serait à présent.
On a fait une ovation à Hervé, mais on a aussi chuté. La pièce n'ira pas loin.
A la sortie nous rencontrons les Sapogenikoff.
— Tu étais superbe ! me dit Marie.
Bibi n'est pas à la sortie.
Rentrée je me précipite chez maman. Il fallait dire les nouvelles.
On parle de Bibi et de moi.
— C'est après l'explication du bal champêtre qu'il a commencé ses manœuvres, dit ma tante.
— Mais quelles explications, s'écrie maman, je le demande toujours.
— Une bêtise, dis-je, comme il en dit à tout le monde.
— Mais enfin il vous a dit qu'il vous aimait ?
— Mais à peu près.
— Eh bien il fallait lui répondre sérieusement, il fallait dire: Monsieur, vous ne savez pas vous-même si vous m'aimez, vous me connaissez si peu.
— Ah bien oui, très bien et il me répondrait: Vous avez raison Mademoiselle, je ne vous aime pas du tout.
Vous ne connaissez pas ce serpent, ce monstre, et vous en parlez à votre aise, mais c'est un griffon, c'est un animal mythologique moitié je ne sais quoi, moitié homme ! Je suis désolée de lui accorder cette importance, j'aime passer sous silence les gens qui visent à autre chose, pour les punir.
Vous ne comprenez donc pas qu'il me faut ne pas perdre un seul de ses mouvements, une seule de ses manœuvres, comme dit ma tante.
Il y a des moments où je pense qu'il se fiche pas mal de moi et il y en a d'autres où je crois qu'il fait tout exprès, qu'il manœuvre.
C'est le diable, voyez-vous, et ce garçon m'a fait du mauvais sang !
La faux a rencontré la pierre dit philosophiquement Madame ma mère.
— Et oui, c'est ce qui est intéressant
Et on bavarde encore et toujours et ma tante raconte sans trop d'embellissements tous les faits principaux arrivés pendant l'absence de maman, et finit par dire que le beau est une horreur qui ne fait que perdre ses pantalons.
— Et tu finiras par te marier avec lui, dit maman.
— Non, mais un jour nous aurons quelque chose à faire ensemble.
Tu entends, Nadia ? fait maman.
Ensuite nous descendons souper et là je prononce plusieurs discours, je dis ce que je pense de la grande affaire.
[En travers: Ma belle amie, s'il me souvient c'est vous qui dans le but de l'attirer, avez inauguré les froideurs et les mépris et puis voilà que vous vous plaignez ! De ce que ce jeune homme se soit retiré voyant vos airs désagréables, ce n'est pas juste.]
— Et vous savez, ce n'est que le commencement avec Gioia, je suis certaine que je l'aurai encore devant moi. Oh ! mais à la troisième fois je ferai scandale, je la soufflèterai. C'est affreux, n'est-ce pas ? Mais comment faire ? Vous croyez que c'est agréable de l'avoir toujours là !
Je suis irritée. Mais aussi lui, un être abruti, dépravé, il préfère une femelle, une fille publique à une femme comme il faut. C'est irritant, on en conviendra.
On débite de pareilles beautés jusqu'à deux heures et à deux heures je vais me coucher et avant me tire les cartes. Et les cartes, ces chères cartes qui m'ont tout annoncé, même la réunion de Bibi avec Pirate, j'avais pris cela pour le mariage de Dina. Eh bien ces bienheureuses cartes me disent que je triompherai. Je les tire pour Bibi, et: Bibi est chagriné, Bibi pense à moi, la dame de cœur - elle est sous ses pieds, il est inquiet, l'éloignement de la dame de carreau - moi lui cause un grand chagrin, il est furieux.
Je tire les cartes pour Pirate et écoutez: Grand ennui causé par une jeune fille blonde et un roi brun, chagrin d'argent, inquiétude causée par la réunion de la jeune fille blonde et du roi brun.
A mesure qu'elles me disaient cela je devenais folle de joie, et ma figure était curieuse à voir. Quant à moi les cartes disent que je réussirai et que je trouverai mon repos dans le roi de trèfle.
N'oublions pas la lettre qui m'a été annoncée par de Daillens et qui sort avec obstination, et qui me viendra d'un roi de trèfle et qui m'intéressera incroyablement et qui me bouleversera et me fera plaisir et qui sera en un mot une lettre d'amour. Ce sont les cartes, ce n'est pas moi qui [le] dis. Moi-Bibi, je suis si heureuse de ces prédictions qu'on ne peut s'imaginer ma joie.
Je me couche trois fois enchantée et impatiente du lendemain.