Journal de Marie Bashkirtseff

Je me suis levée, à sept heures j'étais chez maman. Je me sens énervée et je crains de pleurer à chaque instant. Je voudrais me coucher quelque part et ne voir personne.
Quel dommage que je ne puisse pas mettre le feu au n° 77. Je vous jure que de sang-froid je suis prête à le faire et avec le plus grand plaisir.
Et aussi à mettre le feu au château. Je les verrais cuire tous deux sans bouger et sans m'émouvoir. Faute de pouvoir le faire je le pense et l'écris.
Non, dites, me préférer une cocotte ! Imaginez-vous ma colère ! Moi la reine, la déesse, moi qu'on doit adorer à deux genoux, moi qui ne veux bouger un petit doigt de peur de faire trop d'honneur !
Moi, avec mes idées ! moi, avec mon ambition ! moi, avec mon orgueil ! Moi, moi, plantée-là , en toutes lettres, par Emile d'Audiffret le lion de Nice, le châtelain de la Tour !
J'ai encore pleuré ce matin. Oh ! Dieu ne m'enverra personne, car j'ai à me venger sur n'importe qui de Girofla.
Son air suffisant et vainqueur m'est une nouvelle injure. Il ose copier le duc, et il n'est pas ridicule, et il se tient admirablement.
Où diable a-t-il appris ces façons ? Où ? chez le duc [Rayé: c'est simple] Pardieu ! et il n'y a rien à demander, puisque je le sais très bien. Ah ! s'il pouvait être ridicule ou paysan ! Il atteint pleinement son but, voilà un homme à qui tout réussit. Il ne le fait pas exprès, il va simplement, est-ce sa faute s'il est bien.
J'avoue qu'après l'avoir vu entrer chez Gioia en maître, je sens comme une espèce de respect pour lui, il fait comme le duc.
En pleine Promenade, entrer chez elle, accompagné du préfet.
Mais comment leur rapprochement s'est-il fait ?
Tout d'un coup, comme cela, je n'y comprends rien.
Hier voler mon portrait, aujourd'hui aller sur le perchoir vert !
Je suis grandement humiliée et ne sais quelle grimace faire à la maison;
Ils se sont tous mis en tête que l'homme était à moi et vont me regarder ! Dina, maman et ma tante se détourneront du sujet avec délicatesse !
Oh ! fureur !
On pensera que j'aime, que je suis méprisée. Que la terre m'engloutisse mais que je sois sauvée de cet affront.
Oh Mon Dieu, Dieu ! Est-ce quìi m'entend ! Est-ce quìi existe ! Ce que je dis est abominable !
Après bien des difficultés ma coiffure réussit et nous sortons
Je ne puis pas souffrir notre boîte bleue et nos rosses ! Je me semble petite, écrasée, mal faite !
Fi ! le vilain sentiment. Mais voilà qu'en passant près du jardin public je vois de loin un fiacre avec un homme, je ne sais pourquoi cet homme qui était laid me rappelle le duc, je le vois vivant et si naturellement que mon cœur bat et que "j'en suis encore toute saisie" comme dans "Giroflé-Girofla".
Et qu'il est beau !
Beau, plus beau qu'un homme, beau comme un dieu ! Je l'adore de tout mon cœur, de toute mon âme.
Pourquoi m'est-il apparu ? Oh ! mais n'importe, j'en remercie Dieu. Je l'aime tant !
[En travers: C'est à Hamilton que ce discours s'adresse, en voilà des exaltations]
L'hiver commence, cet air froid vient, Nice devient comme j'adore. Il y a quelque monde à la Promenade, après me promener en boîte bleue avec maman, Dina et ma tante je vais à pied avec cette dernière.
Pirate se promène en victoria et deux beaux chevaux noirs. Et moi en boite bleue ! oh !
Girofla passe en fiacre. "Voilà Bibi", dis-je en saluant. Bibi est gentil.
Nous remontons en voiture et nous arrêtons devant Nina. Pendant que Dina montait, Walitsky vint et dit avoir vu Bibi près du café, appuyé gravement sur sa canne. Le duc s'appuyait ainsi. J'eus à l'instant même un désir féroce de le voir, lui Bibi.
Mais pourquoi, fille stupide ! me suis-je demandée. Eh ! pardieu, pour le plaisir de le voir, ai-je répondu. Pendant que je délibérais courir ou pas courir après Bibi, il nous passe en criant à son cocher: Arrêtez ici, quelque part à gauche,- et nous salue encore une fois.
Je l'ai trouvé tout à fait Bibi dans le brouillard de cinq heures.
Dina dit qu'il a salué Olga à sa fenêtre. Et Bibi en est toute jalouse, cette fois Bibi c'est moi. Je ne puis me défaire de ce mot. Un jour Bibi-Girofla a dit en parlant de lui: Bibi. Olga a répété plusieurs fois, et aujourd'hui tout et tous sont Bibi pour moi.
Je disais donc que Bibi-moi était jalouse du salut. Jalouse de tout ! Bibi était en ce moment enchantée d'avoir vu Bibi et elle s'en allait chez elle, et elle a encore revu Bibi tenant Saëtone par le cou avec une parfaite aisance.
Bibi est loin de se détourner comme Bibi supposait.
Bibi est une fille à moitié folle et son humeur change dix fois par jour. Ce matin etile pleurait et à présent elle est de si joyeuse humeur. Il n'y a plus rien de tragique, elle prend tout en rose et ne veut voir que le bon côté. Les élégies, les humiliations, c'était bon pour ce matin, pas pour à présent. A présent Bibi s'est promenée vers cinq heures, il fait si beau, plus de soleil, un petit brouillard comme quand le duc était ici, les figures se confondent dans le crépuscule car n'étant pas encore nuit, il n'est plus jour, il fait frais, et Bibi est si contente qu'elle avoue franchement qu'elle est entichée de Bibi, qu'elle le trouve adorable, et qu'il est véritablement le plus charmant Girofla imaginable. Remarquez que Bibi ne dit pas le plus charmant homme, Bibi dit Girofla , pour Bibi il y a des gens hamiltons, des gens Girofla, des gens Saëtone etc.
Bibi et ses Grâces ont effacé le mot amour de leurs dictionnaires, il y a à la place: terffiduer - de Terffidua Enoteasser - d'Enoteas Pépiner - de Pépino
Bibi réserve le mot hamiltonner pour elle seule.
Ainsi elle terffidue Girofla.
Bibi aurait bien envie de le suivre et de voir quand il rentrerait chez Pirate, mais d'abord Bibi ne le peut pas et ensuite elle trouve que c'est inutile.
Ce qui plaît à Bibi c'est que tout le monde connaît Bibi, on n'a qu'à dire M. Emile pour qu'on sache à l'instant de qui il s'agit. Bibi aime toute les popularités, et elle est enchantée de ce que Bibi soit populaire.
Elle voudrait bien monter chez elle mais Bibi-Bihovetz vient, et Bibi-Coco et on dîne et elle reste toute la soirée, et on rit beaucoup, c'est Bibi qui parle la majeure partie du temps. Elle ne sait si on a ri par complaisance ou parce que vraiment Bibi était amusante.
Elle finit par appeler tout le monde Bibi, et l'idée lui vient d'aller à Paris samedi. Et Bibi ira à Paris, car la tante de Bibi ne sait rien lui refuser. Et surtout, en confidence, la tante et la maman me pensent très atteinte par l'infamie de Bibi-Girofla et elles m'emmèneraient d'ici volontiers et, loin de s'opposer à mon voyage à Rome, elles le désirent. Qu'importe la cause, le résultat m'est bon.
Et enfin Coco enseigne à Bibi à jouer le baccara (comment l'écrire ?) comme au cercle, et au bout de deux minutes Bibi sait jouer et elle s'imagine qu'elle est Girofla et qu'elle est au cercle, et cela l'enchante et la rend fière.
Tout cela n'est pas digne d'une femme sérieuse.
J'ai dit que Bibi terffiduait Girofla. Dans quelque temps si je le relis j'en serai furieuse et Bibi aura tort. Bibi cherche partout des exemples de femmes comme elle aime elle voudrait savoir si ce n'est pas déroger que de terffiduer un être qui lui crache dessus.
Bibi trouve qu'on peut terffiduer n'importe dans quelles circonstances et c'est même très piquant et que cela donne un caractère pantalon de terffiduer ainsi.
Bibi se couche enchantée de tout.