Dimanche 22 aout 1875
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Depuis que j'ai ma voiture, je m'ennuie moins, aujourd'hui je suis meme assez occupee.
(Robe Archiduc, chapeau noir, jaquette gros bleu, ravissante). Je mene les filles de Mme Aleinikoff, une Russe qu'on a connue a l'hotel, a Rauenthal, hauteur d'ou l'on admire le Rhin. Le temps est assez sombre et je n'etais pas en train pour admirer.
Les Allemands sont detestables ! Ils ne se derangent pas et c'est la voiture qui doit donner passage aux pietons. Ils sont endimanches partout dans les villages que j'eus a passer. Fi ! la sale, la brutale, la vilaine nation !
Pendant que les Tcherkassky sont chez nous, (ils sont gentils) on recoit une lettre de ma tante.
- Bon, dis-je vous allez voir qu'il y aura un "dites a Marie" etc. et en effet: "Dites a Marie, ecrit-elle, que pas un de ses Francais n'est venu me voir, pas une fois, excepte Girofla qui vend tout pour payer ses dettes et celles de son pere. Il veut eviter les publications et vend et veut lui-meme payer. Il vend pour presque rien et je le plains tellement, pauvre !" -Il est venu voir ma tante. C'est bien.
Pauvre garcon, moi aussi je le plains de tout mon coeur, serieusement.
C'est beau de payer pour son mauvais sujet de pere !
Ils ne sont pas venus voir ma tante, c'est laid, dis-je. Et Girofla est venu.
- C'est que, dit la princesse, ils ne s'interessent pas particulierement, vous etes partie et ils ne viennent pas, tandis que Girofla (elle ne sait pas qui est Girofla mais en a entendu parler) on voit qu'il tient a etre bien et vient, cela prouve qu'il tient a vous serieusement.
- Moi aussi, il m'interesse beaucoup, pas comme affaire de mariage, vous comprenez, mais comme ca, parce que j'ai promis de le tourmenter. Oh ! je le voudrais tant.
- Pourquoi tourmenter, c'est si mechant, dit la princesse. Pauvre garcon !
- Oui, c'est mechant, c'est vilain, dit maman.
- Non, dis-je, pour un autre, oui, pour ce monsieur, non.
- Pourquoi pour lui, non ? Parce qu'il m'a tourmentee, peut-etre sans le vouloir.
Je suis vraiment etrange, je dis qu'il m'a tourmentee parce qu'il ne s'est pas prosterne devant moi.
Je crois que je ne pourrais pas beaucoup le tourmenter, il me plait et sans m'en apercevoir j'aurai toujours quelque bonte pour lui.
Je soupe chez moi et Machenka, Dina et moi parlons de Girofla, Machenka dit de sa maniere si commune:
-C'est que cela veut dire qu'il a ete chez chez Nadejda Stepanovna, certainement il veut gagner quelque chose.
- Peut-etre, dis-je, que si ses affaires sont vraiment mauvaises, il veut les redresser, pensant que je suis riche.
C'est une idee, cela.
Pauvre garcon, si c'est vrai qu'il s'en va se ruinant. C'est grand dommage. Il est un gentil cavalier.
Nous le plaignons toutes trois.
Machenka dit qu'il ne me convient pas comme mari et craint que, tout en plaisantant, je n'en devienne amoureuse et ne l'epouse.
De cela je ris. Non, jamais ces gens-la ne me comprendront. Ils ne me connaissent pas. Moi me marier par amour et negliger le reste ! Allons donc ! comme dit d'Audiffret. Il m'amuse, il m'interesse mais pas autre chose.
Stiopa et Walitsky s'amusent a dire des saletes a une fille russe ici, une nihiliste. On fait connaissance avec tant de gens ici !
Nous avons pour voisins le prince Mechtchersky et sa femme. Un autre prince vient chez eux et dine avec eux. Le mari me regarde furieusement et moi le prenant' pour celui qui vient, et celui qui vient pour le mari, moi j'ai pose pour lui et suis sortie deux fois dans le corridor pour le rencontrer. Maintenant que je sais, c'est fini.
Il a fait frais ces derniers jours, je ne m'ennuie pas trop mais je demande a grands cris des cavaliers !
Que je voudrais plus vite nous installer et vivre dans le monde. Je perds mon temps ici, et j'admire mes beaux cheveux boucles. Nous sommes invites a diner mercredi chez les Batourine.