Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai fait un reve affreux, je perdais une dent. Signe de mort dans la famille, et hier j'ai reve la meme chose qu'avant la lettre de Mme Howard. Mais le reve d'aujourd'hui me bouleverse tellement qu'a six heures et demie je vais chez maman et reste dans son lit a causer.
Qui donc va mourir ?
J'ai reve la meme chose avant la mort de l'oncle Emile. Cette fois c'est une des dents de devant.
Je suis inquiete pour notre hiver. Comment tout cela s'arrangera-t-il ?
Vraiment je suis inquiete et tourmentee.
De loin Audiffret me parait commun et ordinaire et je m'etonne de l'avoir trouve autrement.
Je dis dans mon livre 29eme, page 304 - "Audiffret etait la. mais il a un vilain teint et une laide peau cette fois, donc il n'a rien. Il n'existait que pour son teint. Quand je me dis, qu'il m'avait paru bien je m'etonne grandement".-
Pauvre petite fille qui prenait le depit et l'amour-propre blesse pour Dieu sait quoi, a Paris. J'etais exasperee par bien des choses a Paris, Audiffret par sa conduite a mis le comble a cette exasperation.
Que je serais furieuse si on pensait autre chose. J'etais surtout enragee a Nice, je m'attendais a une victoire eclatante et je n'eus qu'une petite betise.
Oh ! mais j'etais furieuse. Je m'etonne comme cela se fait, je le trouve beau et je ne l'aime pas, mais pas du tout. Surtout de loin il me semble vilain.
A diner je me trouve presque mal, je ne sais ce que c'est, la chaleur sans doute.
A trois heures nous allons a Schwalbach, bon Dieu quelle difference !
A Schwalbach on voit des etres vivants, on se promene, on s'habille, on va a la source, plusieurs musiques, des allees charmantes, un lac, une galerie, un Kurhaus, en un mot c'est une charmante ville d'eaux. Je n'ose en dire ce que je pense, apres Schlangenbad, elle me parait un paradis et ses habitants des anges.
J'y vois la demoiselle que je nommais a Nice Madame Obeziana [singe] et son frere, un petit qui etait souvent avec Calderon, le petit Espagnol noir.
Schwalbach me parait un charme et j'y veux souvent aller. J'ai loue une victoria et deux chevaux et me promenerai partout pourvu de ne pas mourir d'ennui dans cet endroit impossible.
Je suis contente d'avoir trouve Schwalbach.
En retournant je parle de me faire sculpter a Florence, toute nue. Vraiment c'est impossible de ne pas me faire pour la posterite, je n'ai pas le droit de laisser perir de telles beautes.