Journal de Marie Bashkirtseff

Peu de personnes m'ont vue a mon meilleur avantage, j'avais la betise de faire des toilettes. Mais on me verra, on a le temps, Dieu merci. Je ne fais que commencer a devenir ce que je serai a vingt ans. Depuis ce moment tous ceux qui me connaitront diront que je dis vrai.
Dans la rue, je perds.
Apres avoir ecrit cela je me trouve beaucoup moins bien et commence a m'ennuyer. Je revois pour la centieme fois mes photos, puis je bois trois tasses de lait, puis regarde de nouveau les photos puis soupire, puis fais le tour de la chambre, puis me mets dans un fauteuil et ne bouge plus, accablee par l'oisivete et la fatigue de me reposer sans cesse.
On recoit une lettre de ma tante. "Dites a Marie que Girofla est venu a Nice, a vendu une terre et est reparti."
Qu'est-ce que ca me fait ? Je l'attendais vaguement ici, avant la lettre, j'attends aussi Saetone, j'attends n'importe qui, je suis comme Agar dans le desert. J'attends et je desire une ame vivante.
Pendant le souper, vient souper l'agent militaire a Berlin, que nous nommons simplement l'agent. Il vient avec une dame et un monsieur, la dame agee et boiteuse. On me le propose comme distraction, mais il n'est pas beau et surtout ne fait aucune attention a moi.
Ah ! que je m'ennuie !