Dimanche, 7 février 1875
J'ai préparé des bonbons purgatifs pour mon cher facchino, cela lui dérangera son Carnaval au pauvre diable, mais ce sera une vengeance petite et vilaine mais il vaut mieux que rien.
A deux heures et demie ou trois heures Cima, Olga, Paul, Dina et moi partons, tous vêtus de dominos roses et dans une voiture rose, les chevaux couverts de roses et conduits par un cocher rose, et sur nos genoux ou plutôt sur une des places de devant une énorme boîte rose pleine de confettis.
J'étais assise sur un siège improvisé, entre le siège du cocher et la capote baissée je fis mettre un coussin, ceci nous a donné deux excellentes places de plus.
Dès l'entrée de la rue Saint-François-de-Paule, la bataille commença, mais j'étais tiède, je ne voyais personne d'intéressant, excepté le Prodgers et des fidèles sur la tribune de la préfecture, les Durand et encore quelques personnes.
A une fenêtre du Cours était Furstenberg, comme je battais tout le monde sans distinction je lui lançai des confettis avant de le reconnaître, mais le misérable ne répondit pas, je cessai, humiliée, furieuse.
J'avais besoin de ça pour le détester tout à fait, le détestant à moitié pour sa ressemblance avec le Polonais.
Le Carnaval était moins beau cette année que l'année avant, il n'y a qu'une cavalcade, il y a moins de chars, moins de costumes.
Avec les Russes de l'autre année nous nous battons encore furieusement cette fois... Je me suis médiocrement amusée.
J'espérai assassiner l'Italien et je ne l'ai pas vu. Mais j'y pense; tant mieux ! mille fois tant mieux !
Si je le vois demain ou le mardi gras, je l'écraserai de mon mépris, voilà un homme que je hais pour lui et non pour sa figure comme Merjeewsky et les deux Lanelfard, que je vois ici depuis quelques jours et qui lui ressemblent tout à fait, et la femme polonaise.
A neuf heures et demie je vais avec Dina et Paul à la rencontre d'Alexandre qui arrive de Russie avec sa famille. Quel qu'il soit il est mon oncle et je vais par politesse. Mais le train vient et ne les amène pas.
Nous passons une heure chez les Sapogenikoff, ils ne sont pas tout à fait installés encore et nous les aidons, mais au lieu de faire de l'ordre on s'amuse comme des enfants, comme des fous. Nous faisons mille bêtises, Mme Sapogenikoff elle-même courait et riait comme nous.
Maman est très malade, moi, sans les inquiétudes terribles que me cause l'état de sa santé, je pleurerais et m'adonnerais à mes propres chagrins.
A une heure Alexandre arrive. Il y a cinq ans que je n'ai vu sa femme et ses enfants, lui il y a trois ans seulement.
Cinq ans ! cinq minutes, il y a cinq ans j'avais onze ans, maintenant, j'en ai seize. Ouf ! c'est dur, seize ans ! Oh ! ces seize ans m'inquiètent.
Stiopa, l'ainé a sept ans, Julie a six ans. Nadinka, a le sourire plus faux que jamais et malgré toute ma bonne volonté je ne puis la trouver sympathique mais ça viendra. Je suis bienveillante de nature et si je deviendrais autre, ce seront les hommes qui m'auront changée. Mon oncle est toujours le même, et je ne sais jamais au juste que penser de lui, est-il bonhomme ? est-il rusé ? That is the question.
Maman est malade, c'est étrange, je pleure pour un mauvais dîner ou pour moins encore et, devant cette maladie, je suis froide. Oh ! mais je souffre plus que ces sales pleureurs qui m'agacent.
A trois heures et demie seulement je me couche.