Dimanche, 8 novembre 1874 Le mari d'Ange est arrivé et ils nous firent une visite ainsi que Patton et Mme Howard. J'ai rencontré Lise et Hélène à la Promenade, demain elles viennent chez nous. Aujourd'hui elles sont chez les Boutowsky, ceci, non pas blesse, mais atteint mon amour-propre. La première visite était à nous, nous fûmes les premiers à les recevoir. Un jour peut-être cela me sera payé, n'importe en attendant. J'étais sortie seule, puis avec ma tante, puis avec tous que je laissai à la gare et enfin encore seule. Les deux fois seule j'ai rencontré Audiffret, nom chevaleresque que lui donne Pâris, la première fois je ne l'ai pas regardé et ne sais s'il m'a regardée d'ailleurs il criait quelque chose à une dame et un monsieur assis dans sa voiture, dont il venait de sauter. La deuxième fois il m'a regardée, mais moi non, car je ne me [Rayé: bouge pas de voiture] tourne pas pour toutes sortes de gens, mais seulement pour des amis ou des inconnus nouveaux et intéressants. Ces rencontres me firent raconter à Dina en arrivant qu'Audiffret nous fût présenté par Galula, près du jardin public. Les premiers mots que j'en dis m'entraînèrent et j'entrai dans tous les détails; en arrivant [Rayé: d'ailleurs] j'avais pris un air animé, mystérieux, riant et agité, vraiment je me croyais moi-même. Je répétai tout ce qui fut dit, je racontai tous les gestes, tous les mouvements, en un mot je mentais si bien, si naturellement que j'ai cru un instant que je ne mentais pas, et cette conviction m'entraîna encore dans des détails qui auraient convaincu les plus incrédules, mais dès mon entrée tout a été si naturel que Dina quand je lui dis de se préparer à quelque chose d'extraordinaire, d'attendre un récit merveilleux, j'accompagnais ces paroles de sourires significatifs et de regards éloquents, Dina, dis-je devina ce que je ne savais pas encore comment raconter. Bref, la chose m'a réussi à merveille et ce soir en rentrant de Monaco on aura à parler à Dina et elle ne saura comment commencer à parler de cette présentation, enfin l'étonnement des nôtres, enfin demain ce sera drôle. Je lui ai dit que maman en allant à la gare dit qu'il y aurait un dîner, qu'on inviterait Galula, Audiffret, Mlle Pelikan et les Howard. A cela Dina a répondu qu'il fallait un cuisinier français et que le dîner devait avoir lieu dans la maison, et puis elle dit d'un ton qu'elle voulut rendre indifférent mais qui montrait qu'elle était enchantée: — Non, ma parole d'honneur, maintenant il ne m'intéresse plus, quand il était inconnu, mais à présent. Elle dit cela avec un sourire involontaire de contentement et se renversant doucement sur la chaise, car Ventre-Saint-Gris ! elle prend tout pour son compte de la part du héros Audifferus: — Eh bien ma chère, lui dis-je souriant moi-même involontairement mais pour une autre cause, je te laisse toute entière à ta joie. — Oh ! voilà tu crois donc qu'il me plaît, s'écria-t-elle toujours souriant mais faisant une mine dédaigneuse, vraiment, avec toi, on ne peut pas plaisanter. [Rayé: Car qu'elle] Ce fut encore dit d'une voix charmée, et ce n'était pas un reproche car ce fut dit d'un ton faible et presque languissant. Bonté divine. Oh la bête !