Samedi, 7 novembre 1874 Il était convenu hier au soir que nous irions à cheval, Pâris, Paul et le jeune Lubimoff, ce petit de piteuse apparence et vêtu comme un laquais. Il déjeuna chez nous, à une heure j'allai avec ma tante, Pâris et Paul chercher des chevaux, nous en trouvâmes chez Mouton. Ange sur la route nous pria de la conduire chez nous, elle assista donc au départ de la cavalcade, mais j'étais en voiture bien qu'en habits de cheval, amazone grise et tube, bien. Il manquait la troisième corne à la selle, chez Mouton on m'en mit une qui tournait et me gênait pendant toute la Promenade. Je crois que mon habit gris a tant soit peu étonné les gens d'ici, c'est peut-être le premier à Nice et pour sûr le premier depuis que je suis ici. Mon petit cheval était docile et gentil et si ce n'était la corne tout serait bien. Lubimoff monte mal et il était ridicule le pauvre quand il disait que son cheval l'emporte. — Mais pourquoi allez-vous en avant ? lui criait Yourkoff. — Ce n'est pas moi, c'est mon cheval, répondait le timide effarouché du ton magistral que prenait Pâris. Il s'occupe de spiritisme après la mort de sa femme et étudie la médecine ayant fait vœu de se faire accoucheur pour assister toutes les femmes pauvres. Plusieurs fois il a fait paraître sa femme au moyen des esprits, et ce qui est étrange au plus haut point, il a fait sa photographie lui-même pendant une de ses apparitions, elle était en un long vêtement blanc comme les fantômes. Il y eut un peu de monde à la Promenade notamment Edy qui est ici depuis quelques jours seulement, il parut très content de voir maman et la salua avec force sourires. Il a fait connaissance par les Galignanis (au Swiss Times) je crois. Lubimoff dîne ici. Après dîner Yourkoff chante. Le jeune veuf m'a semblé admirer le chanteur peu admirable. Quand tous furent partis, même Nina et Pâris, ils vont à Monte-Carlo pour s'apprêter à déménager à Nice, j'ai chanté avec maman, ma voix depuis longtemps retenue par un rhume et un mal de gorge était presque pas mal, que Dieu la garde et la protège, ce trésor, ce don du ciel, que Dieu la protège car c'est mon plus grand bien, mon bonheur et presque toute ma vie. Sur ceci je me couche, demain c'est dimanche j'irai à l'église, mais pas pour prier hélas ! Je ne prie que chez moi le soir, que Dieu me pardonne d'être distraite dans sa maison, c'est un péché. Mais je prie ici, pas par devoir ou hypocrisie, mais du fond de l'âme et de tout mon cœur.