Mardi, 25 août 1874 A deux heures et demie viennent Mlle Foster et deux autres Anglaises et nous allons ensemble à l'estacade, avec les Tamancheff et tous. Je causais avec une Anglaise, laide et rousse, en lui faisant prononcer des mots russes j'ai trouvé qu'elle prononce X, je lui demandai si elle n'était pas écossaise, elle l'est. Alors je lui ai parlé du duc après une hésitation. Elle l'a vu, et aussi sa femme. Elle n'est pas du tout jolie, mais she is very wild. Cette fille m'a raconté qu'elle a vu le duc de Hamilton sur l'île d'Arran, qui lui appartient, courir des courses avec les paysans, etc. etc. Sa femme, dit-elle, est aussi folle que lui. Déjà sur l'estacade je commence à être aussi triste qu'il y a un an, et aussi occupée. Je resterai des heures toute seule pourvu qu'on me laissât tranquille. Toutes mes pensées intimes consistent en doutes et rassurations [sic]. Il me semble souvent que je n'aime personne et puis tout à coup je vois le contraire, comme aujourd'hui. Je pleure et je ris de moi en même temps. Et je sens ce quelque chose inexplicable, extraordinaire, étrange. Est-ce que ce serait le véritable amour ? Je ne sais pas, mais je ne le sens que quand j'ai vu, ou parlé, ou pensé au duc. Pour passer les dernières heures ensemble nous dînons à l'hôtel du Grand Café. Je ne mange rien. Après nous allons au salon, Dina, Lise, Katia, moi, Paul et Georges. Lise, ce cœur d'or, pleure déjà. J'ai chanté. Maintenant qu'ils partent j'en suis très fâchée. Nous allons nous habiller pour le bal, mais ils viennent à neuf heures chez nous et assistent à la toilette. Lise tenait la bougie et pleurait quand je coiffais maman. Enfin après des baisers et des adieux tenerissimi on se sépare. Je les regrette. Ma tante m'a apporté de Bruxelles des souliers remarquables et des bas roses. Je suis en rose, ces bas et souliers à la pointe chinoise, à barrettes de velours noir et boutons en acier. J'ai un pied ce soir comme je n'en ai jamais vu. Maman a une robe blanche très bien. [Rayé: Au bal] nous trouvons des places à droite. Je serai courte, je n'ai pas le temps. On a presque poussé des cris en voyant mes pieds. Doenhoff est venu dire qu'un monsieur le tourmente pour qu'il le présente, mais qu'il ne le connaît pas assez. C'est-à-dire que cet homme n'est pas un Plobster. C'est inutile de le présenter, comte, dis-je (je sais de qui il s'agit). Il paraît que j'ai des adorateurs que je ne connais pas, un Français a parlé hier à Georges Tamancheff pour moi. Non seulement on me regardait mais on venait de tous les coins pour me voir. J'ai été engagée plusieurs fois, mais au lieu de danser tout le temps je me promenais après un tour. Jamais pieds n'ont produit une aussi grande sensation. Comme nous étions sur le point de partir, et nous tenions au milieu de la salle paraît Plobster. Je dis de rester encore dix minutes. Mais voilà une chose extraordinaire, je regarde et j'ai peine à croire mes yeux, c'est Doria Pamphilii que je vois, dépassant d'une tête toute l'assemblée comme Diane ses nymphes. En ce moment Foster I vient m'inviter, j'accepte et nous allons nous promener dans les salons, ni moi ni lui n'aimant la polka-mazurka. Doria seul ne vit pas mes pieds, les deux messieurs qui étaient avec lui started, se poussèrent l'un l'autre mais Doria n'a rien vu, selon moi. Il subit l'influence du pays et commence à porter une barbe, cela lui va très bien, vraiment avec ces plaisanteries on finira par me faire trouver Doria plus que bien. Je me couche tard, vers une heure et j'ai l'intention de me lever à cinq heures pour reconduire jusqu'à Bruges les Tamancheff. Ils sont riches et nobles et cependant ont l'air de rien, et souvent font des choses comme aller derrière la corde aux courses. Je pense au duc de Hamilton, qui m'occupe aujourd'hui comme alors. J'ai honte, je ris de mes enfantillages et je pleure et je me tourmente. Je ne pouvais m'endormir, je sautais du lit et dans l'obscurité j'écrivis sur une feuille de papier, His Grace the Duke of Hamilton. Lise m'a dit que si on veut rêver d'une personne il faut mettre son nom écrit sous l'oreiller. Alors je m'endors souriant, pleurant et rageant.