Journal de Marie Bashkirtseff

Il a plu puis assez beau. A l'église (vêtement vigogne) beaucoup de monde, presque toute l'église s'est communiée, puis à la maison.
Puis à la promenade à pied, assez de monde. Mlle Collignon m'a même grondée parce qu'on me regardait trop.
[Dans la marge: Mlle Collignon m'a grondée, parce que Lambertye m'a regardée avec un sourire.]
Je ne sais vraiment pourquoi on me regarde. Le soir à la Passion (robe noire) beaucoup de monde, en rentrant, moi et Dina, les autres chez Teplakoff, nous trouvâmes les deux Mouzay chez nous; on a discuté les religions puis on est venu au duc d'Edimbourg, j'ai dit qu'il est laid, alors Mlle Collignon dit:
"Il a l'air d'un gentilhomme, regardez le duc de Hamilton, un gros boucher, etc. etc."
J'ai dit le contraire.
— Ça n'est pas moi mais c'est Berthe qui dit cela, dis-je.
Je me suis bien conduite, sans rougir. Mme de Daillens au son de son nom m'a regardée un peu fixement, elle se souvient quelle folie j'ai faite en le voyant pour la première fois en hiver, elle soupçonne. On a beaucoup parlé de lui. Quel plaisir ! Mlle Collignon dit:
— Quelle société il a, au Caire avec des ouvriers, toujours.
Daillens:
— C'est un bon garçon, quoi ! etc. etc.
Je sais qu'il est un bon garçon, c'est pour cela que je l'aime.
Je veux décrire mieux la conversation d'aujourd'hui, j'avais peur d'être attrapée et c'est pour cela que je me dépêchais tant, maintenant j'ai le temps, il est une heure, tout le monde dort, je suis dans la petite salle d'étude.
Mlle Collignon, Mouzay, Daillens et moi.
Collignon:
— Voyez le duc de Hamilton, il n'a pas l'air d'un gentilhomme, c'est comme un gros boucher et quelle société il avait au Caire, toujours avec des ouvriers, plaisantant avec eux, sur des petites voitures à ânes.
Au mot Hamilton je me suis crispée un peu (Mme de Daillens me regarda, je l'ai dit plus haut).
Moi:
— Oh ! non, il est très bien, il a l'air noble, il a de beaux traits, il n'est pas même trop gros !
Je le défendais chaleureusement mais j'ai vu que je suis allée trop loin car ces deux dames me regardaient un peu...... Je me suis reprise en disant que ça n'est pas moi qui dis cela mais c'est Berthe, c'est vrai, elle me disait, quand je le trouvais paysan, qu'il est très beau, qu'il faut le voir de près, qu'il gagne à être connu. Comme c'est étrange, moi et elle nous avons les mêmes désirs; qui l'aura ? That is the question Elle me disait qu'il n'est pas grossier, au contraire qu'il est charmant, enfin elle me le décrivait tel qu'il est maintenant pour moi.
Elle espère ! pauvre folle ! folle.... mais alors moi aussi je suis folle. [Ajouté: Je crois bien.]
Je la voyais avec lui souvent. Il causait avec elle souvent quand la promenade était vide, ils restaient sur des chaises près des boutiques de Bade, elle parlant, lui sifflant, un pied à terre, l'autre sur une chaise. Je n'avais pas une idée bien claire de ce que c'est, maintenant je crois qu'elle l'aime et lui se moque sérieusement car il avait l'air sérieux et, qui sait, il veut peut-être vraiment l'épouser, il n'abandonne pas cette femme seulement jusqu'à ce que l'autre grandira.
Voilà une chose étrange. A Bade, je suis arrivée sans aucune prétention, je puis dire que Bade m'a formée. Je trouve là des enfants qui imitent les grands, ils s'aiment, ils se font la cour.
Je vois au premier rang, Berthe Boyd et Rémy de Gonzalès Moreno. Je n'ai pas le moindre pressentiment et cependant je ne sais, j'ai quelque chose. En effet il arrive que, l'année suivante, je viens encore et, pas parce qu'il me plaisait, je n'ai jamais aimé avant Boreel, mais comme cela, je voulais qu'il m'aime, Rémy.
Et il abandonne Berthe et devient mon adorateur jusqu'au bout de ses cheveux.
Il me fait des déclarations, cela me plaît parce que j'humilie Berthe, elle rage, ça n'est que pour cela que cela me plaît, autrement non.
[Dans la marge: Je les recevais comme une grande, je riais de lui, mais cette comédie m'amusait. J'avais douze ans quand Rémy était mon amoureux.]
Au bout de la saison quand Rémy est parti, nous faisons connaissance Berthe et moi. C'est alors qu'elle me raconta par rapport au duc, elle voulait de toutes ses forces me faire comprendre qu'il est amoureux d'elle etc. etc. mais j'étais trop bête, je ne l'ai compris que six mois plus tard à Nice.
Elle croit avoir le duc, supposant elle l'a, et si la même histoire qu'avec Rémy arrivait ?.. Voilà qui serait curieux, pauvre Berthe, je la dépouille de tout ! Ah ! elle portait les couleurs du duc aux courses. Et peut-être vraiment il veut d'elle, pourquoi ne pourrait-il pas, puisque je puis admettre qu'il peut m'aimer à quatorze ans. Mais s'il me revient comme Rémy ? Ah !!! cela ressemble à cela. Quand je la voyais avec le duc je ne sais quel sentiment j'éprouvais.... le même que pour elle et Rémy. Mais avec le duc cela a pris un caractère sérieux.
[Dans la marge: Tout le monde dit qu'il est un beau garçon, cela me plaît énormément.]
%% 2026-01-07T11:20:00 RSR: ENHANCED CONTEXT - One of the richest entries in Book 1, revealing Marie's emotional strategies, social performance, and rivalry with Berthe Boyd. ORTHODOX HOLY THURSDAY: The Russian Orthodox church observed Maundy Thursday with communion and evening Passion service (reading of the Twelve Gospels). "Presque toute l'eglise s'est communiee" indicates the significance of this day in the liturgical calendar. Nice's Russian Orthodox community gathered at the church on Rue Longchamp, built 1859 to serve the growing Russian colony. THE "GROS BOUCHER" DEBATE: Mlle Collignon's characterization of the Duke as "un gros boucher" (a fat butcher) reveals class anxieties within the household. The governess, likely French, was criticizing not the Duke's appearance but his perceived vulgarity - associating with workers, riding donkey carts in Cairo. Her contrast with the Duke of Edinburgh (Queen Victoria's son, properly aristocratic-looking) illuminates expectations of how nobles should behave. MARIE'S SELF-CONTROL AND EXPOSURE: Marie's physical reaction to the Duke's name - "je me suis crispee" (I tensed up) - was noticed by Mme de Daillens, who remembers Marie's earlier "folie" (folly) upon first seeing the Duke in winter. Marie is learning that her feelings are visible and must be concealed. Her strategy of attributing her defense of the Duke to Berthe Boyd ("ca n'est pas moi qui dis cela mais c'est Berthe") is a clever deflection. THE BERTHE BOYD RIVALRY: This entry provides crucial backstory about Berthe Boyd, an Anglo-Irish woman who moved in the Duke's circle at Baden-Baden. Marie reveals a pattern: at Baden, Remy de Gonzales Moreno was Berthe's admirer until Marie captured his attention. Now, with the Duke, the rivalry continues. Marie's question "qui l'aura? That is the question" (who will get him?) frames the Duke as a prize to be won from a competitor. MARIE'S WRITING CONDITIONS: "Il est une heure, tout le monde dort, je suis dans la petite salle d'etude" - Marie writes at 1 AM in secret. This nocturnal privacy allowed her to record thoughts that daytime surveillance would have prevented. The diary's candor depends on these stolen hours. CAIRO AND THE DUKE'S REPUTATION: The references to the Duke's behavior in Cairo - consorting with workers, riding donkey carts - suggest Nice society gossip about his current whereabouts. His yacht journey to the Orient (mentioned April 3) had brought him to Egypt. This democratic mixing was seen as either admirable ("un bon garcon") or vulgar ("quelle societe") depending on the speaker's values. Cross-references: See 1873-04-03 for Count Gabrielli telling Marie the Duke is traveling to the Orient. %%