Journal de Marie Bashkirtseff

Très beau temps, pas du tout de vent, pas trop de soleil, il y avait des moments où il se cachait tout à fait.
A la promenade à cheval avec l'homme Caubet. J'avais le cheval noir très joli, vif et même fougueux. En sortant de la maison j'ai tourné vers le Var ayant l'intention d'y prendre une leçon d'équitation. A ce moment je rencontre Boreel avec un cheval en face. Il m'a assez regardé. Au bout de la promenade j'ai rencontré maman revenant de chez Mme Howard et elle me suivit avec la voiture. Beaucoup de monde, on m'a énormément regardée. Tout Nice était à la promenade, j'ai beaucoup galopé, j'ai parlé à plusieurs messieurs, maman s'est arrêtée pour parler au comte Gabrielli, moi aussi. En ce moment la sœur de Boreel avec son mari passaient. Ils nous ont beaucoup regardés. Je crois qu'ils vont parler à la maison parce qu'ils m'ont vu galoper très fort. Je suis très contente de cette promenade, puis j'ai ralenti le pas pour parler à papa et Emile. En ce moment Boreel vient en face. Je partis, il me passa, il me regarda, il me regarda même trop. Et si je ne m'imagine rien de trop, il me regarda comme quand je voulais lui dire par un regard que je l'aime ! Je ne le vis plus. A dîner on parla de lui, nous avions Markevitch. Puis Emile dit:
— *Pourqoi Boreel rougit-il quand il salue Machenka ?♦ Alors Dina dit (en me parlant):
— *Cela vient de ce qu'il t'a vue à cheval, et la façon dont il s'est retourné c'est simplement terrible !♦ etc.
Jamais je ne fus regardée comme aujourd'hui.
En rentrant, je me suis regardée et je me suis trouvée très bien, blanche et rose. Son regard m'a étonnée, nos yeux se rencontrèrent. Je l'ai regardé dans la prunelle et... je n'ai plus trouvé de barrière en fer comme auparavant. Je ne sais comment m'exprimer... enfin il me regarda comme je le regardai, mais pour lui dire que je l'aime. J'en suis très contente bien que je ne l'aimerai jamais sérieusement, mais il me plaît beaucoup, et cela m'amusera s'il m'aime.