Wednesday, 14 May 1884
A letter from Maupassant. What does this man think? He is a hundred leagues from knowing who I am, since I have told no one — not even Julian. And what am I going to say to him? If it were Zola I should manage well enough, but him — I do not admire him sufficiently; he has talent, but not enough for me to adore him.Une lettre de Maupassant. Qu'est-ce qu'il pense cet homme ? Il est à cent lieues de savoir qui je suis puisque je n'en ai parlé à personne, pas même à Julian. Et moi qu'est-ce que je vais lui dire ? Si c'était Zola je trouverais bien mais lui je ne l'admire pas assez, il a du talent mais pas assez pour que je l'adore.
Mon tableau *Jean et Jacques* a obtenu une mention honorable à Nice. Tout le monde est fou de joie, excepté moi.
Thursday, 15 May 1884
Jeudi 1 5 mai 1884
A dix heures du matin Emile Bastien est arrivé avec M. Hayem.
Est-ce drôle. Ça ne me paraît pas possible. Je suis artiste et j'ai du talent. Et c'est sérieux.
Et voilà un homme connu. Ce M. Hayem qui vient chez moi, qui s'intéresse à ce que je fais. Est-ce possible.
Emile Bastien en est tout heureux, il m'a dit l'autre jour "Il me semble que c'est moi".
Ce brave garçon est très malheureux, je crois que Jules ne s'en tirera pas. Nous lui donnons une serviette où Dina a brodé son tableau L'amour au village. Et Emile va le lui envoyer à Alger après me l'avoir fait embrasser pour lui porter bonheur.
Ce Hayem a envie du pastel de Dina, mais je ne peux pas le lui vendre. Il est très aimable. Et très influent. On a parlé de la médaille comme d'une chose presque certaine.
Et tout l'après-midi je me promène dans mes appartements assez contente, avec des petits frissons dans la nuque à la pensée de la médaille.
La médaille c'est pour le gros public et en somme je préfère un succès comme le mien *sans médaille* à certaines médailles.
Comme Emile Bastien devait déjeuner avec nous et n'a pas pu nous lui avons envoyé un pâté pour l'ahurir. Il m'écrit ce soir pour dire que Hayem est enchanté de sa visite et qu'il va me parler mardi de m'acheter quelque chose.
Louis Canrobert a fait sa première communion aujourd'hui, je lui ai envoyé un livre de messe de chez Gruel et il est venu avec le maréchal cet après-midi.
Le maréchal est entré en criant que je suis aussi bonne que belle ! Ils n'ont été voir que des parents et nous. Et ce pauvre petit Louis qui disait tout Ie temps "papa, dépéchons-nous, sans ça nous n'aurons pas le temps d'aller chez Mme Bashkirtseff". C'est le maréchal qui me le raconte.
Le prêtre à dîner et le soir le grand Bikowski de Nice.
Pouah !
Friday, 16 May 1884
Vendredi 1 6 mai 1 884
Nous allons au Salon.
Pas mal de connaissances. Bertier avec lequel nous échangeons des prédictions de médaille. Ducros. Les Faleyeff, ils m'embêtent, etc. etc.
Mme Abbema qui me dit que son beau-frère M. Paul Mantz (du Temps, vous savez bien) me trouve beaucoup de talent. Un peu plus tard nous rencontrons une peintresse [sic] nommée Mlle Arosa que maman a vue chez Abbema, elle est avec une dame qui se fait présenter pour dire qu'elle est la fille de M. Paul Mantz etc. etc. Ça me paraît un peu bête de répéter ici toutes les choses flatteuses. Quand ce sont simplement des gens du monde je n'en parle jamais, car la politesse exige ces compliments.
Mais Abbema et la fille de Paul Mantz en me disant ce que ce grand critique pense de moi insistent pour bien me faire comprendre quelle chose énorme est l'opinion d'un monsieur comme lui.
Il y a eu déjà paraît-il un article dans "Le Temps". Et j'ai déjà reçu vingt-deux ou vingt-trois extraits de divers journaux.
Nous rencontrons aussi les Clovis Hugues. Lui a l'air très malheureux. C'est cette affreuse affaire d'il y a quelques mois.
Vous savez qu'une agence et des journaux ont dit que Mme Hugues avant de se marier avait eu une histoire. C'était faux on l'a prouvé. Tout le monde a pris parti pour Hugues, mais il reste toujours quelque chose de ces saletés et qui sait peut-être même un soupçon au fond du cœur du mari.
Nous devons aller demain à une fête qu'ils donnent demain en l'honneur de Mistral. J'ai fait inviter Emile Bastien il y a quelques jours déjà.
Je lui ai écrit ce matin pour qu'il me dise exactement comment Jules est malade. Il y a paraît-il à Sonmy (Russie) une femme qui guérit les maladies de l'estomac et les médecins de Hharkoff lui ont même donné un diplôme pour qu'elle ait le droit d'exercer la médecine. Elle fait dit-on des miracles. Pourquoi pas essayer ?
Si c'est un cancer... Les grands docteurs n'y feront rien. Et pourtant trente-cinq ans, du génie et mourir ! Ce serait monstrueux.
La Mackay y est bien pour quelque chose.
Moi... je me fais rire. On regarde beaucoup mon tableau et on me regarde beaucoup. Il y en a qui savent qui je suis. Ce commencement de... Et à Paris fait plaisir.
J'avais mis pour la première fois du gris. Une robe de laine grise très foncée, très simple et très chic. Un chapeau de paille noire genre Watteau.
Et des rêves ! Emmener Bastien-Lepage en Russie le guérir ! Une fois guéri il devient amoureux de moi et moi je ne l'aimerai que comme une mère. Depuis qu'il est si malade toute pique d'amour-prope a disparu, je ne pense plus qu'il s'est montré assez calme à mon égard et je le considère comme un ami bien cher. Je ne le crains plus et il y a là une espèce de plaisir; supposez un empereur qu'on saluait de loin avec une humiliante réserve, qui tombe dans un ravin, se casse les jambes et qu'on peut aller secourir.
Pauvre petit, voyons est-ce que pour le sauver je tuerais Coco ? Oui. Mais est-ce par hasard je ne tuerais pas Coco pour n'importe qui, pour Engelhardt, pour Missak ? Eh bien... Je ne sais pas, non, je crierais et je m'enfuirais en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles. Mais pour Bastien je le tuerais moi-même.
Et pour Dina et pour ma tante et pour maman et pour Paul... même pour qui encore ? Non décidément ni pour Engelhardt ni pour Missak, oh ! Non. A moins que leurs mères poussent des cris et alors je vous dis que je m'enfuierais laissant faire, non en emportant Coco.
Voyez-vous on peut faire un sacrifice de deux façons, pour son plaisir ou bien pour quelque chose de grand, de juste. Bastien, ce serait pour mon plaisir en même temps que pour quelque chose de grand et de juste.
Pauvre Coco. Si vous saviez comme il est gentil. Il est plus petit qu'un caniche, blanc avec des taches noires, la tête noire avec le bout blanc. Un long poil irrégulier, ni frisé, ni plat, parfois il en perd la moitié et a l'air misérable. La queue est comme un plumet. De beaux yeux. Enfin il n'est pas beau mais si gâté, si gentil et toujours un air confus ou très triste excepté quand je rentre alors, quand même je rentrerais quatre fois par jour, c'est du délire pendant dix minutes, il crie jusqu'à ce que je lui parle.
Quand Rosalie me chausse, il est assis sur le dos de Rosalie.
Puis il rentre sous la toilette et ne sort que lorsque je suis prête à descendre; c'est réglé.
Il comprend quand je dis: assey-vous, allez là-dessous... -expliquez-vous ! - Il s'explique en se jetant dans mes bras. Et quand je dis: qu'avez-vous fait ? Il se cache la tête sous ma robe ou dans mon corsage si j'ai un vêtement large, enfin, si je dis: tu n'iras pas, il s'agite et supplie tour à tour moi, maman, tout le monde.
Il donne les pattes et quand je dis: les pattes sur l'épaule, il les met sur mon épaule.
Seulement le mot: va-t-en est mal compris. Plus je dis va-t-en, plus il se presse contre moi, il me monte sur les genoux, se met la tête sur le bras ou dans le cou comme pour se garantir de choses épouvantables. Il a une imagination très vive. Je le tiens par les pattes et frappe de toutes mes forces à côté de lui et il crie comme un perdu. Je l'ai rendu souple comme un clown à force de jouer avec lui depuis sa plus tendre enfance. Car vous savez qu'il est né ici de Pincio qui l'a mis au monde dans un chapeau de chez Virot. je le roule en boule, je le prends par la queue et le fait tourner par terre et il est ravi. C'est un chien unique. [Rayé: il m'aime de]
Et je le tuerais pour guérir Bastien.
Saturday, 17 May 1884
Samedi 1 7 mai 1 884
Pour remercier Etincelle je lui ai envoyé des fleurs, elle m'a écrit une lettre charmante et je lui en ai répondu une si bien tournée qu'elle s'est amenée en personne aujourd'hui. Nous sommes aussitôt montées à l'atelier, ça m'ennuyait de faire voir qu'Etincelle est notre amie.
Une fois là-haut elle me fait ses confidences qui se résument en ceci: elle est mariée avec Double, en Allemagne. C'est une situation très fausse mais en somme je trouve que c'est très bien, ils s'adorent, on ne vit qu'une fois.
L'architecte me répond que son frère a des rhumatismes dans les reins et qu'il viendra causer de cela longuement. Il est dit-il très touché du reste "on ne peut pas avoir le talent que j'ai sans posséder un bon cœur."
Ce soir chez les Clovis Hugues.
Ah ! c'est curieux. Des femmes atroces et des poètes chevelus, des félibres enragés. Lorsque Mistral est arrivé les dames même se sont levées. On a servi à ce malheureux je ne sais combien de morceaux de vers. Mistral ressemble à un beau gendarme.
Il a chanté vingt ou trente couplets repris en chœur par l'assistance.
Il y a eu moins de célébrités que je pensais... En somme il n'y avait que Mistral, Hugues, et Paul Arène, Faure et du menu fretin.
Et moi j'ai fait un tour de polka avec Clovis Hugues !
Après quoi nous partons avec Mme Gaillard qui est dans l'enthousiasme de ce que M. Paul Mantz lui a dit de moi.
La fille de ce grand homme Mme d'Astoin est venue aujourd'hui avec Mlle Acosa.