Thursday, 6 May 1880
De grands compliments de Julian pour ma peinture.
Soutzo a la manie de raconter sa première impression. Il paraît qu'avant de me voir il a entendu parler de nous, de moi tous les jours par Alexis qui venait le voir malade et qui lui disait que j'étais la plus belle et la plus épatante des femmes. Alors d'après les racontars d'Alexis il s'est impaginé que j'étais très grande, imposante, calme, froide, prétentieuse; tête grecque, une Sémiramis enfin. (C'est curieux que d'après ce qu'on dit de moi et d'après mes lettres on se fait toujours cette idée de moi). Et lorsqu'il m'eut vue chez la Princesse il en fut tout abasourdi d'abord de ne pas trouver cette grande beauté et puis de me voir blaguer Gambetta, parler politique comme un bas-bleu, puis me moquer très sérieusement de tout et me fâcher de ce que je disais moi-même.
Et puis si vive et si changeante qu'on ne pouvait me considérer ni voir. C'est amusant d'entendre ce qu'on pense de moi et l'effet que je produis. Mais je me fâche, le traite d'être ignoble, de bourgeois, d'imbécile, qui n'est digne de rien n'étant pas capable de comprendre ni la beauté ni le charme, Alexis à la bonne heure !
Il prend cela au sérieux et vient se disculper pendant une demi-heure, moi assise à mon bureau lui à genoux m'expliquant que c'était l'impression première, qu'ensuite il a compris, etc. etc. etc.
Ce brave Alexis, quand je le rencontrerai je lui rendrai un salut bien aimable. Bon garçon qui me trouve belle !
Maman va enfin partir pour la Russie et aujourd'hui il y a eu un tas de visites. Les Gavini, Mme Odette, Mazewsky et le père Géry. Sa fille, Mme Dupont (!) a fait une fausse couche et leur donne de graves inquiétudes. Du reste Mme de Brimond m'avait dit cela et je savais que le jour du dîner ce n'était pas une vaine excuse.
Quant à l'ignoble Gabriel il passe ses examens le 15 de ce mois et ne va nulle part. N'est-ce pas Madame vous le voyez peu ?
Mais pas du tout Monsieur.
Il veut cette fois passer absolument et ne va nulle part, c'est à grand peine que je l'envoie se promener le dimanche au Bois pour prendre l'air.