Saturday, 1 May 1880
Je viens de subir un de ces fours formidables et bêtes et inutiles ! Demain c'est Pâques, ce soir ou cette nuit nous allons à la grande messe où se trouve réunie toute la colonie russe à commencer par l'ambassade au grand complet.
Toutes les élégances, toutes les beautés, toutes les vanités en avant. La grande revue des femmes et des robes russes, le grand sujet de commérages.
Bien, on m'apporte au dernier moment ma robe neuve qui a tout à fait l'air d'un paquet maladroit de vieille gaze sale. J'y vais malgré cela mais ce que cela m'a coûté de rage, personne ne le saura ! Taille perdue dans un corsage mal fait et de travers; bras estropiés par des manches trop larges et bêtes. En un mot un ensemble prétentieux et par dessus le marché cette gaze que je n'ai vue qu'au jour, le soir paraît tout à fait sale !
Ce qu'il m'a fallu d'efforts pour ne pas tout déchirer en morceaux et m'enfuir de l'église ! Soutzo était là. On le fiance avec moi dans le monde et il m'a semblé qu'il affectait de se tenir près de nous et au souper il est venu demander si on avait besoin de lui pour la voiture etc. je l'ai congédié. Mais ceci n'est rien. Au milieu de la messe est arrivée Mme Bernardaki, la toute belle, et j'ai pu me convaincre de près qu'elle [est] réellement et parfaitement belle. Mais cela augmente ma rage en pensant que je n'aurais pas grand chose à craindre de ce voisinage malgré ma très médiocre figure, si j'avais été habillée. Car mon corps et surtout la façon dont je le fais valoir me permettent de lutter avec les plus grandes beautés. Etre mal, faute de mieux passe, mais pouvoir être bien et se montrer en monstre comme moi ce soir ! Et naturellement les cheveux se ressentent de l'humeur, ils se dérangent et la figure brûle. C'est ignoble. Sacré nom de tout ce qu'il y a de plus atroce ! Et dire que cela n'a pas été mal d'un autre côté. Mme la Générale Engelhardt, une notabilité de la colonie russe dont le fils a été présenté il y a une quinzaine de jours, a fait la connaissance de maman hier à l'église et ce soir a été très aimable. Nous l'avons ramenée chez elle après souper à quatre heures du matin. Maman a rencontré le comte Kapnist, chargé d'affaires en l'absence d'Orloff, à l'ambassade pour affaires et ce soir ils se sont salués et serrés la main, ce que voyant Alexis s'est précipité vers maman lui souhaiter bonne fête, elle a tendu la main, j'ai salué avec hauteur. Quand à Bojidar je n'ai pas salué du tout. 0 colère, ô rage. 0 four stupide.
Ce matin je suis allée au Salon voir le jeune homme de Julian et il m'a promis de faire l'impossible. J'étais en laine noire, très simple mais la figure fraîche et la taille mienne et on me regardait beaucoup.
Quant à hier avec ma robe verte foncée, cela a été une vraie sensation, on s'arrêtait net pour regarder ma taille comme on s'arrête devant la tête de Mme Bernardaki.
Et ce soir ! Ah nom de... tout ce qu'on voudra !