Friday, 12 March 1880
Vendredi 12 mars 1880
Julian est venu voir mon tableau, il a trouvé la table en peluche, le livre et les fleurs très bien. Le reste viendra, le tout a de l'allure, c'est crâne presque brutal, en un mot moi qui pleurais ce matin, je rentre à six heures du soir consolée et confiante... et je trouve maman en larmes avec deux dépêches, la première de M. Bashkirtseff:
Chaque fois qu'il s'agit de départ vous êtes malade, vous êtes sans pitié, Paul souffre terriblement. - L'autre d'Alexandre à ma tante: - Arrivée Marie (maman) plus qu'essentielle, il faut qu'elle parte immédiatement, Paul très malheureux.-
Voilà ce que ces idiots répondent à nos dépêches d'hier. Aucune autre explication. Si Paul n'est que malheureux maman peut aussi bien partir dans huit jours, s'il est blessé ou mourant il faut le dire !
Si maman part demain, Dina partira avec maman, il ne me reste que sept jours, je ne trouverais jamais de modèle maintenant et en trouverais-je un demain je n'aurais que six jours et ce n'est pas possible ! Alors je suis perdue et je ne vous cacherai pas que je pleure de dépit et aussi parce que rien ne me réussit. Je tiens une idée, un sujet à sensation, qui ferait de l'effet malgré l'imperfection de l'exécution qui me donnerait cette année ce que je pourrai à peine avoir dans un an pour du talent réel avec un sujet ordinaire... et tout est fini. Tout s'effondre. Le travail à moitié fait, l'actualité, tout est perdu sans retour. Voilà ce qui s'appelle du malheur.
Jugez-moi comme vous voudrez, les drames de Paul m'ont laissée calme et ceci me deséspère et m'exaspère. C'est que je ne sais comment expliquer cela, il y a à cela un autre motif que l'égoïsme. Et quand cela serait de l'égoïsme, je suis assez malheureuse, assez abandonnée pour être égoïste.
Alors tous les rêves pour cette année s'évanouissent, attendre encore... toute une année, croyez-vous que ce soit peu. Je souffre de tant de choses tous les jours, je croyais trouver des consolations dans ma peinture et vous voyez comment tout s'arrange.
Et ma pauvre peinture sacrifiée, mes ambitions déçues, les satisfactions que je pourrais avoir perdues ou ajournées, est-ce que ça les consolera ou les sauvera, là-bas, Paul et sa fiancée ?! Les sacrifices, les malheurs inutiles sont triplement douleureux.
Quand M. Bashkirtseff a fait ce scandale à l'église, du moins quand je l'ai appris hier, ma première pensée a été d'écrire à la jeune fille ou que maman y aille ou qu'ils viennent ici se marier ici et aillent vivre dans la propriété que maman donne à Paul.
Tandis que maintenant tout est saccagé, gâché. Mais pour eux tout s'arrangera, ils se marieront, un mois plus tôt, un mois plus tard ne signifie rien, et si le mariage ne se fait pas ce sera peut-être heureux pour tous les deux, Paul a vingt ans et qui peut répondre de lui dans cinq ans ? Tandis que pour moi ici, il s'agit d'aller vite, huit jours de retard et je suis en arrière d'une année, enfin que voulez-vous c'est absurde peut-être mais moi j'en suis désespérée à en pleurer là comme pour le Prince impérial. Il vont croire que j'ai les yeux rouges pour Paul, les idiots.
Chacun a ses intérêts ici bas, lui c'est sa fiancée, l'amour, une petite terre et Poltava...
Moi c'est autre chose, autre chose qui semble contenir tout ce que je désire et tout ce qui me manque... toutes les jouissances humaines, tout le bonheur, toutes les revanches. Encore un an alors quand pour moi plus que pour quiconque au monde la vie est une course.