Saturday, 31 January 1880
Samedi 31 janvier 1880
Voilà bien un mois que je n'ai été au Bois. Gambetta en coupé avec une dame. Arnaud en cabriolet idem. Singe.
Ce soir samedi, concert et bal pour les inondés de Murcie, à l'hôtel Continental sous le patronage de la reine Isabelle qui après avoir assisté au concert est descendue dans les salons de bal où elle est restée une heure. Maman et moi avions pris place derrière elle, cela a même été ennuyeux. Nous ne pouvions ni descendre ni personne ne pouvait s'approcher de nous avant le départ de la Cour. C'est M. de Miranda qui donnait le bras à maman et qui nous avait trouvé de bonnes places. C'est un homme précieux. Soutzo nous avaient prises dès l'entrée, mais savez-vous quelle a été la première figure que j'ai vue faisant la haie à la porte ? le baron
Arnaud. Ce chien d'homme est beau ce soir, il a le bas de figure d'un inquisiteur avec cette bouche circonspecte et pincée. Il est entré dans la salle derrière nous, je l'ai perdu de vue étant montée au concert, puis retrouvé pendant que nous étions prisonnières derrière la reine. Encore une occasion manquée !
Je suis très décolletée mais très décente; habillée d'un nuage de tulle blanc. Ni fleurs, ni bijoux, ni rubans. En fait de connaissances, Lachaud, Filippini, Rognât, de Rouzat, Courtès, Ferret, Blanc, de Miranda, Lancaster, Soutzo !... A propos ce dernier m'a demandé en mariage. Mon Dieu oui, tout simplement.
Je n'aime pas trop danser, et me balancer comme cela entre les bras des hommes... ne m'amuse pas trop en somme cela m'est indifférent car je n'ai jamais rien compris aux troubles occasionnés par la valse, dans les romans.
En dansant je ne ne pense qu'à ceux qui regardent.
Je me suis surtout promenée et dans une de ces promenades avec Soutzo m'étant assise il me fit sa demande très drôlement. Quelles sont mes idées sur le mariage, et si je compte me marier.
Mais certainement.
Alors vous voulez bien vous marier ?
N'en doutez pas Monsieur.
Et quand cela, bientôt ?
Vers ma vingt troisième année je pense, mais qu'est-ce que ça vous fait?
Il y a longtemps que je veux vous en parler, il y a plus de huit jours. Alors pas avant vingt-trois ans ? Jamais avant ?
Mais si, seulement pour cela il faut qu'il arrive quelque chose que je n'attends pas... que sais-je ?
Alors si on vous demandait maintenant vous refuseriez ?
Cela dépend.
De quoi ?
Si Gambetta me demandait j'accepterais.
Vous riez toujours.
Je suis très sérieuse.
Est-il heureux !
Oh oui.
Alors si un jeune homme vous aimait, vous prouvait qu'il vous aime réellement... que diriez-vous ?
Il faut qu'il me plaise.
Mais alors comment, quoi ? Vous n'aimez pas les blonds, mais le physique peu importe n'est-ce pas ?
Sans doute.
Les qualités morales alors ?
Quelle drôle de conversation vous avez ce soir !
Non, écoutez.
Eh bien il faudrait qu'il fût vertueux, bon, pur, etc. etc.
Et alors ?
Et alors on verrait. Oh ! si c'était Gambetta.
Et si c'était Alexis Karageorgevitch.
Je l'enverrais en nourrice.
Alors vous le trouvez trop jeune ?
Oui, mais il ne s'agit pas de lui.
Mais si, je parle pour lui, or.
Il vous a chargé de cela ?
Non, mais c'est pour rendre service à un ami.
Quelle idée ! Il ne songe pas à moi, il y a quinze jours que je ne l'ai vu.
Est-ce que cela empêche, moi il y a huit que je ne vous ai vue et...
Et ?
Alors vous refuseriez Alexis ?
Mais oui.
Personne ne vous plaît ?
Personne.
Personne ?
Ah ! ça, personne.
Alors si on voulait vous demander... comment faire, à qui parler, par une amie ou... comment cela se fait-il ?
Est-ce que vous croyez par exemple que j'ai eu une agence matrimoniale ?
Oh ! que vous êtes méchante ! Mais une jeune fille intelligente comme vous, n'a besoin de personne n'est-ce pas, on peut parler à elle-même ?
Oh ! cela oui.
Et tout cela d'une voix tremblante, pâle, on sentait battre le cœur et se précipiter la respiration.
Alors c'est pour le compte d'Alexis que vous me racontez tout cela ?
Eh bien non, c'est pour moi !
Pour vous ? Je voudrais épouser Gambetta. En somme je n'ai pas très bien compris. Dieu que vous êtes drôle. Mais non pas de gestes désespérés, vous me referez cette confidence une autre fois.
Vous comprenez, si vous allez en Russie, je vous suivrai, j'attendrai, je prouverai... enfin un jeune homme qui vous prouverait qu'il vous adore...
En ce moment Courtès vient s'asseoir avec nous.
J'avais bien remarqué des impatiences, des airs sombres mais je ne pensais pas que cela irait jusque là.
Savez-vous qui est Soutzo ? C'est un Karageorges valaque ou roumain. Bonne famille, beau nom. 400.000 francs de fortune dit-on. Une sœur mariée à M. de Werbranck, directeur de la Banque parisienne. Le petit est un assez beau garçon brun, pâle carré, portant binocle, vingt-deux à vingt-trois ans. bon garçon, inoffensif.
Ça m'est égal.
Je ne me suis pas couchée du tout pour être plus sûrement à l'atelier de bonne heure et finir mon concours. Je suis un personnage, le professeur en titre, je suis populaire, on me consulte, je mène la boutique.
Mon inéffable père m'écrit une lettre étonnante en réponse à ma lettre d'affaire à propos de Paul. Il le prend sur un ton paternel, très tendre, gentil me parlant de notre spectacle me suppliant de lui faire l'honneur et le bonheur de passer six mois chez lui après quoi il sera à mes ordres pour Paris. Il me promet des amusements à Poltava, jouer la comédie. Il est sûr que je suis adorable au bal et que je joue à ravir, il ne regrette que de n'avoir pas été là. "Voilà une occupation de gentille femme, croit-il, quant à la peinture (ne te fâche pas) je ne l'aime pas. J'aime les tableaux mais il ne convient pas de se salir les doigts soi-même" et puis trente-six choses aimables, pas un mot de Paul. Voici ma réponse. (Voir letttres publiées)
Assez de monde aujourd'hui. Les Tchoumakoff, Bizinsky, Soutzo sombre, de Morgan, Wodzinsky, Mlle de Cerny - il faut ouvrir une parenthèse, la Tchernitsky (de Cerny nom de carrière) est de bonne famille, élevée à l'institut des demoiselles nobles ont remarqué sa belle voix et elle est pensionnée par l'Empereur pour développer ce talent. Au lieu de cela elle se promène, connaît tous les Russes et s'amuse. Honnête fille. Je la crois folle, elle parle de ses sciences, elle dit écrire sur la pathologie, la physiologie, l'instruction, la chimie, etc. etc. Et avec cela brasse des affaires et annonce toujours qu'elle va gagner 11 ou 12 millions. Vingt- quatre ou vingt-cinq ans, [Rayé: ressemble beaucoup à la Nillsson.] En général assommante, bête, criarde et agaçante. Voilà. M. Dubois [Mots noircis: le comte] de Fromessant (présenté hier), le comte de Bouzat, Mme Gavini, Berthe, Mme de Bailleul, Mme Kent, très riche américaine. Berthe qu'elle m'a regardée cinq minutes avant de me reconnaître hier tellement j'étais jolie. J'espère qu'Arnaud m'a vue, surtout à l'entrée, dans mon nuage. Voilà plus de trente-six heures que je suis debout. J'ai laissé les miens à dîner avec Tolmatcheff, Soutzo et Wodzinsky et la Cerny. Ils m'embêtent.