Sunday, 3 August 1879
# Dimanche, 3 août 1879
Hier, nous étions dans une loge de face, ma tante, Dina, moi et M. Gavini. Très en vue et très regardés.
Dina était en noir très intéressante et jolie. J'étais en blanc, une robe très longue en mousseline de linde, un fichu qui laissait voir la naissance du cou et qui se drapait d'une façon charmante... Des manches en mousseline jusqu'au coude inclusivement, collantes. Des mitaines que j'ôte ensuite pour poser avec les mains et les bras.
Gambetta dans une baignoire, Clémenceau à notre gauche et à notre droite presque en face de nous Arnaud, autrement dit le citoyen Joseph. Gavini nous le montre et ajoute qu'il faut qu'il me le présente. Mais il est cueilli au passage par Juliette Lamber (Mme Edmond Adam) qui l'a connu à Nice et qui l'appelle dans sa loge et entre autres [lui demande] avec qui il est et lui fait [l'éloge de] cette jeune personne qu'elle a remarquée et qui est pleine de distinction et de charme.
Puis c'est le marquis de Molins, puis c'est Lenglé etc. bref pas d'Arnaud, ils ne se sont salués que lorsque je me promenais dans le foyer au bras de Gavini. Et je dois dire que le jeune citoyen salue avec grâce et vu la présence d'une dame il a tenu son chapeau jusqu'à ce que nous fussions tout à fait passés.
Mais je vous raconte tout cela avec le cœur serré et des larmes dans les yeux. Il m'est arrivé un chagrin. Mon chien, Coco 2 a disparu. [C'est arrivé pendant que nous allions] au théâtre. Je fus surprise de ne pas le voir se précipiter à mon arrivée et j'allai voir chez les autres. Alors on me dit qu'il était perdu. Ça vous est égal mais moi qui aimais cette pauvre créature énormément, qui l'avais baptisée avant sa naissance et qui m'y était attaché autant qu'elle m'était attachée à moi. Enfin vous ne pouvez pas comprendre ! quel chagrin c'est pour moi.
Je restais toujours seule à travailler avec ce chien qui ne me quittait jamais... Les miens qui savent que je suis peinée gardent un silence morne. Maman a couru toute la soirée. En rentrant je suis descendue dans la rue et j'ai prié les sergents de me le rapporter s'ils le trouvent. On a déclaré à tous les domestiques qu'ils doivent rapporter le chien ou s'en aller. C'est le quatrième chien en un an. D'abord Pincio 1, puis Coco I, il y a huit jours Niniche et hier mon chien.
[Je voudrais] apprendre qu'on l'a tué. Au moins je ne l'attendrais plus et ne chercherais plus. Dans la manière dont il a disparu il y a une négligence incroyable des domestiques et surtout de Rosalie qui est impardonnable parce qu'elle sait combien je tenais au chien.
Si je me plais ce n'est qu'ici. J'ai appris la chose sans rien dire et en me disant tout bas que cela est tout naturel. En effet tous les grands ou petits chagrins, ennuis, contrariétés, contretemps, sont faits pour moi. S'ils n'existaient pas, on les feraient pour moi. Aussi je suis toute résignée.
Un de plus, un de moins. Il faut fermer les yeux, se boucher les oreilles et attendre que cela passe jusqu'il en arrive un autre. Je suis bien dressée allez; aussi je puis me vanter d'être impassible; je ne m'agite que dans la conversation ! ou pour rire. Je ne me suis pas couchée et après avoir pleuré... sur la fenêtre j'ai dormi par terre.
Ce n'est pas que cela soit bien attendrissant, mais... c'est tout simple.
Allez, je m'attends à toutes les saletés du sort. Il y a toujours un moyen d'en sortir.