Saturday, 22 December 1877
Amélie had been speaking ill of me to Monsieur Robert-Fleury. I had suspected she was doing me harm, but now it is over. Last week he said to me: One must never be satisfied with oneself. Julian too. Now, since I have never been satisfied with myself, I began to reflect on these words. And when Monsieur Robert-Fleury had said many good things to me, I replied that he did well to tell me them, because I was entirely discontented with myself, discouraged, in despair, etc. — which made him open his eyes wide.# Samedi 22 décembre 1877 Amélie me desservait auprès de M. Robert-Fleury. Je me doutais bien qu'elle me faisait du tort mais à présent c'est fini. La semaine passée il m'a dit ceci : Il ne faut jamais être content de soi. Julian aussi. Or comme je n'ai jamais été contente de moi je me suis mise à réfléchir sur ces mots. Et quand M. Robert-Fleury m'eut dit beaucoup de bonnes choses je lui répondis qu'il faisait bien de me les dire parce que j'étais tout à fait mécontente de moi, découragée, désespérée etc. ce qui lui fit ouvrir de grands yeux.
Et en vérité j'étais découragée. Du moment où je n'étonne pas je suis découragée. C'est malheureux.
Enfin j'ai fait des progrès inouïs, j'ai, on me le révèle "des dispositions extraordinaires", je fais "ressemblant", "d'ensemble", "juste".- "Que voulez-vous de plus Mademoiselle ?, soyez raisonnable" a-t-il dit pour finir. Il est resté très longtemps devant mon chevalet.
- Quand on dessine comme ça, dit-il en montrant la tête puis les épaules, on n'a pas le droit de faire de pareilles épaules.
Mes Suissesses et moi déguisée, nous allons chez Bonnat pour qu'il nous prenne dans son atelier d'hommes. Naturellement il nous explique que ses cinquante jeunes gens n'étant pas surveillés c'est absolument impossible. Ensuite nous allons chez Munkassy, je ne sais si je l'écris bien, un peintre hongrois, qui a un magnifique hôtel, une vilaine femme et un grand talent.
Il connaît les Suissesses, elles ont eu une lettre de recommandation pour lui, il y a un an.
Ça m'amuse de me faire passer pour une gueuse.
Les Suissesses me pensent une très grande dame. Si elles savaient que pour moi aussi la peinture est une carrière !
Je leur ai montré mes bras, et mon torse qu'elles ont trouvé admirable, et splendide, mais ces canailles persistent à dire qu'au point de vue de l'art mes hanches et le reste sont trop gros. Heureusement que ce n'est pas un défaut...
Et le soir... Oh ! le soir une grande jouissance.
(Coiffure Empire, bras et épaules nues, robe unie blanche et une grosse rose avec beaucoup de feuilles attachée tout à fait au bas du corsage, plus bas que la taille. Berthe, Zurlo, Blanc, Dina et ma tante. Succès énorme je puis bien le dire tellement c'est vrai.
Et puis, et surtout, et par dessus tout, "Aida", en italien ! Et bien chanté.
C'est beau, c'est vrai, c'est naturel, c'est grand, c'est caractéristique, c'est émouvant, c'est splendide, c'est étonnant, c'est beau, c'est beau, c'est beau. Je ne sais si c'est ainsi pour les autres, mais moi je sens si bien chaque note, chaque phrase, chaque accompagnement. Tout est si approprié, si "d'ensemble", gestes, paroles, situation, musique. C'est beau, c'est parfait. Comment diable un autre que moi a-t-il pu comprendre et créer un pareil bijou, un pareil diamant, une telle perfection comme ton, caractère, charme, sentiment, enthousiasme.
J'ai remarqué ce soir que parmi les centaines d'hommes qui étaient là je (n'en ai vu aucun). Ce sont des gens qui passent, et voilà tout. J'ai remarqué aussi qu'il est plus amusant de voir quelqu'un avec plaisir. Cela distrairait du dessin. Non, c'est que les affaires de têtes sont passées, et s'il vient quelque chose ce sera... la même chose je ne peux pas *aimer* comme les autres, je ferai comme j'ai fait... un tas de bêtises qui m'amuseront, je ferai du terrible et du drôle.
[En travers : *Comme a dit Cassagnac une affaire de cœur qui ne passera pas.]*
Tout le monde est si laid.
Si j'allais devenir toquée de Paul de Cassagnac, je ne le vois plus mais j'y pense souvent et surtout quand un article dans un journal sérieux, ou quoique ce soit, le fait paraître grand homme.
Non, ce n'est pas ça, j'y pense comme je pense à tous mes héros de romans.
Je suis si habituée d'avoir quelqu'un que je suis assez étonnée de ce vide.
Il faut trouver un vrai grand homme... c'est qu'ils ont tous un petit côté et je suis sûre de le trouver de suite ce qui détruit le respect et la terreur qui seuls pourraient me tenir soumise.