Saturday, 15 September 1877
On va se promener le matin avec la Lisander; Lautrec survient au Lese-cabinet et nous mène voir une espèce de panorama. Le Hollandais Lanz se joint à nous trois et puis Diftirani. Il fait beau, le soleil fait tout ce qu'il peut. Quelques personnes autour du Kurhaus et sur le lac. Mme Batourine et Mlle Lisander dînent avec nous.
Je me suis endormie et me déteste. Maman va rendre des visites, puis les Gerbel arrivent mais heureusement tout ce monde s'en va à la musique de trois heures et demie.
Je me repose et me remets par une bienfaisante solitude. On prend le thé chez Mme Batourine, depuis le premier instant je n'avais qu'une idée fixe: m'en aller. Elle reçoit bien et tout ce qu'il y a de mieux, étant elle-même fille, petite fille, sœur, nièce et cousine de tout ce qu'il y a de plus grand à Pétersbourg, mais comme elle ne nous invite jamais avec d'autres personnes et ne fait faire aucune nouvelle connaissance c'est comme si on prenait du thé chez le cordonnier d'en face. La Lisander était invitée avec nous mais Mme Batourine l'avait vue se rouler, pour ainsi dire, chez nous comme une enfant de la maison. Puis on revient chez nous, arrive Mme Lisander, je joue de la mandoline pour accompagner les jolies bonnes choses qu'on raconte sur toute la société de Wiesbaden. Lautrec me disait tout bas: je vais la faire parler. Et en effet, Mme Lisander qui ne demandait pas mieux se laissait mener sur tous les terrains avec une souplesse de langue bien comprise par les amateurs.
Je ne comprends pas que ces dames, ces malheureux cavaliers, cette pauvre société Wiesbadoise enfin, puisse occuper par leurs intrigues, caquetages, chasses aux maris etc. etc. Comme si j'étais une reine de capitale.
C'est bien moi, n'est-ce pas qui me suis laissée baiser la main. C'est à moi qu'on a pressé les pieds, touché le genou, serré la taille et baisé la bouche ? Je ne comprenais pas alors ! Je réécris ces abominations et je doute. Mais c'était pas. Seulement je ne comprenais pas ! J'étais une enfant quoique je dise... ou bien j'étais et je suis tout simplement très bornée.
Il m'a fallu un an pour comprendre. Je comprenais bien tout etc., mais je ne comprenais pas le côté sérieux, le côté convenable.
Que pense-t-il de moi à présent ce Monsieur ? Ce que je lui ai donné le droit de penser, pardieu ! Sans bien comprendre ce que je faisais. Il comprend et honore comme les autres les jeunes filles comme je m'imaginais être et n'étais pas... Et n'étais pas. Voilà toute l'horreur de la chose ! Au moins vous, âmes inconnues, soyez charitables et croyez comme moi que j'étais innocente et enfant tout en me croyant une rouée ! Ou bien que je suis bête, alors tout s'arrange.
Ainsi voilà, l'un me croit une fille qui s'embrasse avec les jeunes gens et comme j'acceptais tout à moitié hébétée, il a cru que j'avais l'habitude. L'autre m'a prise pour une fille qui voulait s'attraper un mari, pour un chien affamé, pour une chercheuse de maris... et m'a remise en place avec tout le froid et poli mépris que méritent ces demoiselles.
Et si même je mourais à l'instant, cela ne changerait pas ! Voilà l'horreur, voilà la malédiction ! Je ne demande plus rien que d'être réhabilitée ! Si je l'étais je serais à moitié parfaitement heureuse.
Comment faire ?
Je n'ai qu'à m'en prendre à moi. Il me faut quatre mois pour trouver une réponse qui d'un seul coup renverse toutes les idées désavantageuses et me rende telle que je suis. Quatre mois.
J'ai la répartie vive. Pauvre Alexandre, ce n'est pas lui qui me fait mordre les doigts de colère et de rage ! Lui... je l'ai aimé, et j'ai agi comme une folle, j'ai agi comme j'ai pu, c'était involontaire et je ne me reproche rien. Mais cet autre !!!!