Saturday, 11 August 1877
Ah! you all bore me!Ah ! vous m'ennuyez tous !
Nous avons rencontré ce matin, Paul de Cassagnac qui a salué à toute volée.
Hier encore la baronne a pendant une heure tâché de deviner pourquoi il n'est pas venu. Moi, ayant mes dépêches sur la conscience, je laisse les choses comme elles sont.
Enlevez-moi de Paris au nom de Dieu !
La pauvre Hall est désespérée de rentrer en Amérique, elle pleure Florence mais ces larmes ne lui coûtent rien, elle boit tant. Mais moi !!! Il est minuit, j'ai passé trois heures à jouer la plus délicieuse des musiques, Beethoven. Je n'ai jamais joué que lui et Mendelssohn. La musique italienne doit se chanter, au piano elle devient banale, c'est-à-dire qu'on l'a rendue banale en l'usant.
Le baron, sa femme, ma tante et Hall écoutaient. Je m'approche rarement du piano mais j'ai assez de talent pour avoir pû jouer sérieusement. C'est, dans tout, la même chose !
Encore une Américaine de Florence a dit que "la figure d'Alexandre est très belle mais qu'il est détestable, dissipated."
Je suis contente qu'on le trouve beau, il a été l'unique homme que j'aurais aimé sans honte.
Et aujourd'hui il m'est venu une idée folle. J'ai pensé, un instant, que j'aurais pu tout lui sacrifier et renoncer à tout volontairement pourvu d'en être aimée. Et s'il m'aimait je viendrais m'agenouiller devant lui et je lui baiserais la main.
J'ai honte de le dire, je n'ai pas eu assez de conquêtes pour me permettre le luxe d'un amour pour moi. Voyons... qui ? mon premier cavalier a été Rémy, il y a sept ans, et il est encore amoureux. Puis Merjeewsky, il y a trois ans, la dernière fois que je l'ai vu c'était cet hiver il m'aimait toujours. Puis Audiffret a été un peu amoureux de moi, je l'ai exagéré... et en ai fait une bêtise. Je ne compte pas Galula et puis ceux qui m'auraient aimée s'ils pouvaient rêver une telle hardiesse. Bruschetti amour insensé, m'aurait épousée des deux mains, comme Merjeewsky, Plowden de même ! Antonelli m'a aimée beaucoup, nous avons commis un tas de bêtises... j'ai consenti à l'épouser (après l'avoir taquiné pendant deux mois) sachant d'avance que je mentais à moins d'Antonelli pape. Maintenant... Mme de Camprien a porté la parole, nous étions si épouvantés que maman lui a dit que dans une année seulement elle pouvait répondre et ma tante en peignoir et les cheveux ébouriffés déclara qu'elle n'y consentirait jamais. Après cela il y eut la lettre que vous savez, je n'ai pas répondu, j'ai envoyé ma photographie. L'idée d'écrire à un homme ! J'étais trop fière, je suis trop fière !
Malgré cela j'ai chanté sur tous les tons et au lieu d'accuser le jeune homme de bassesse je me suis accusée d'amour ! Bien ! Ayant juré d'être fidèle, malgré tout, de revenir à Rome puisqu'il disait en pleurant qu'il ne pouvait pas me suivre à moins de faire de nouvelles dettes, de rompre de nouveau sa conversion, donc ayant juré de revenir dans trois mois, quatre au plus, j'ai au bout de six semaines envoyé la dépêche que vous savez. L'a-t-il reçue ? Si oui c'est qu'il acceptait la rupture, si non... ? Je ne compte pas l'ami de Troili admirateur bourgeois de Dina.
Il n'y a non plus rien à dire sur ceux qu'Antonelli a empêché de m'être présentés.
Enfin il y a la vilaine petite passion de Michka Eristoff et le bel et noble amour de Pacha. Et puis ? Melissano, Zunica et Porcinari ont été tous les trois plus ou moins amoureux, Santasiglia l'a été de tout son cœur. [Mots noircis: Et c'est tout.] Ah ! J'allais oublier Danis, vous savez bien M. Danis eh bien il a été fou de moi lorsque je le prenais pour le comte de Constantin à cause de ses regards obstinés, et de son admiration trop évidente. Il n'est presque jamais venu chez nous, que les Niçois oseraient aller où était Audiffret ?
[En travers : Et Yssayevitch ? Qu'est-ce que je fais de lui ? Il vient d'être nommé maréchal de noblesse et gentilhomme de la chambre. Et Michel Hamsley ? à Chpatowska.]
Maintenant dans tout cela je me suis énormément lamentée avec raison mais de travers c'est ce qui me fait une position humiliante devant les miens et peut-être devant vous ! ... Surtout depuis Larderei on me croit la plus négligée des femmes. Je l'ai assez écrit pour qu'on le croie; cela est peut-être.
Enfin, résumons... ai-je été assez aimée pour me permettre un amour malheureux ? A quoi bon le dire puisque ce qui m'a passé par la tête à quatre heures du soir est loin.
En rendant la visite à lady Cartier j'avais envoyé la carte de Mme Bashkirtseff et sa fille. Aussi cette dame et ses deux filles ont-elles été chez nous aujourd'hui. Pensez donc on leur a dit que les deux dominos noirs du Corso de Rome, étaient nous, que nous étions à l'hôtel Bristol et tout enfin !
Ah ça ! Suis-je l'Empereur du Brésil par hasard ?
Si on leur avait dit des horreurs de moi, elles ne seraient pas venues nous voir ! Lady Cartier est une femme comme il faut, ses filles dansent dans tous les salons... noirs de Rome, son frère est un monsignor; donc on n'a pas dit des horreurs !!
Ah ! Si on pouvait avoir une lettre pour l'ambassade !!!
J'ai posé chez Waléry il est enchanté de mes poses et m'a priée de composer un portrait qu'il me demande la permission d'exposer à l'Exposition Universelle de 1878.
- J'aurai la place d'honneur, dit-il, d'ailleurs vous ne serez qu'en bonne compagnie.
Quand j'avais huit ans le photographe Dassorkine à Kharkoff avait fait de moi un grand portrait pour l'Exposition de Pétersbourg, je n'étais pourtant pas une jolie enfant.