Monday, 11 June 1877
Between eight and five o'clock there is no time to do anything worthwhile, the heat makes everything so sluggish and mealtimes swallow up so much of the day. Yesterday evening while everyone was playing cards I made a sort of sketch by the light of two candles that the wind kept flickering far too much. And this morning I roughed out on canvas our card players — Walitsky, la Daniloff, Bihovetz and Anitchkoff. My head is on fire with the idea of painting four seated figures, working out the poses of hands, arms, expressions. I have never done anything but separate heads, large and small, content to scatter them like flowers across the canvas.# Lundi 11 juin 1877
J'ai aussi préparé au fusain un *tableau* ainsi conçu: une plage désolée avec un grand palmier au premier plan, sous ce palmier je suis debout les bras étendus vers l'horizon et la tête renversée en détresse; dans les nuages on aperçoit la coupole de Saint-Pierre, le dôme de Florence, le Vésuve etc. Dina est à côté de moi à genoux et dans un abattement profond. Pincio est devant moi et autant qu'un chien le peut imitant mon attitude tendue vers le Mirage. A droite sur un banc sont assises ma tante, Mme Kondareff et maman, toutes trois fort tristes, aux pieds de maman, Prater grave et triste comme toujours, au-dessus des têtes de ces dames sont des petites flèches qui se dirigent vers le ciel dans lequel on aperçoit une roulette. Walitsky avec une flèche semblable est debout et se tord les bras devant une bourse vide. Prater est flanqué de Victor et de Bagatelle qui les regardent habitués qu'ils sont à le voir les lancer après des rats, ils ne comprennent rien et sont inquiets. Lise est là qui ne fait rien, et enfin grand-papa en robe de chambre tourne le dos à tout le monde et tend la main à Renard; voilà bien des gens, ils sont hauts de dix centimètres seulement.
[Dans la marge: L'idée de ce tableau appartient à Dina.]
Je ne sais pas bien le dessin, aussi ce n'est qu'une plaisanterie mais que j'achèverai tant bien que mal parce que je le veux et sous le pinceau il me vient des choses dont je m'étonne ayant fort peu étudié. Vous le savez vous-même combien, sans compter les horreurs de Bensa et quelques tripotages qui n'ont fait que nuire, j'ai pris trente-deux leçons à Rome et c'est tout.
Grand-papa offre trente francs pour lui faire Renard, se basant sur ce que M. Wabel faisait pour ce prix-là des portraits de chiens à Bade. Soit, mais moi je ne perds pas mon temps pour de pareilles bêtises et pour gagner trente francs !!! Trente francs c'est assez pour ce que je ferais, même pour ce que faisait Wabel, mais cela ne vaut pas la peine. Mes pauvres petites mains souffrent de toutes ces couleurs et j'ai si chaud, j'étouffe.
Je m'adore tant, je me rends si heureuse que j'ai été comme folle à dîner, disant des choses si fantastiques, si extravagantes... il n'y avait que Marie Leontievna, Dina et Lise. Papa se promène au jardin, tout seul comme il y a dix ans. Je lui ai montré Alexandre et Melissano et ils les a définis d'un mot.
- Celui de droite (Melissano), dit-il, est un être profondément voluptueux, son nez renferme toutes les passions; l'autre est bien usé quoique jeune.
Il me vient une réflexion; comment ai-je tellement crié à l'humiliation pour ce pauvre Audiffret, à l'amour et à l'humiliation pour Antonelli, tandis que j'ai comparativement passé sous silence Alexandre ??
Parce que, je te répète, bête dure, m'ayant préparée à faire d'Emile un Merjeewsky, j'ai été étonnée et contrariée comme une enfant et furieuse de l'écrire j'ai exagéré mes fureurs pour mieux faire comprendre combien je trouvais cela indigne et combien peu j'en avais l'habitude. Ensuite Audiffret se rangea dans la famille des Howard, des Patton, des... etc. Antonelli... Oh ! celui-là fut une punition de Dieu. Dieu m'avait rendue stupide pour supporter l'insulte, la pardonner, dire des absurdités, me conduire comme une folle, une brute et sans amour, sans intérêt ! Je savais qu'il n'était pas le mari désiré; pas d'argent, pas d'honneurs. Nièce de pape... fatale idée !.. Enfin, jetons de la terre sur cette tombe d'une année de ma vie morte après une si triste maladie ! Non ! Je n'oublierais cette sale aventure que si je pouvais renaître en quelque sorte, faire peau neuve, changer tout à fait.
Mais Alexandre... tout ce qui peut me blesser est de ma faute, et dans tout cet épisode je ne trouve rien à reprendre. Je l'aimais et il ne m'aimait pas, enfin je lui ai fait la cour sans aucun succès. Il me l'a faite aussi mais avant de me connaître seu-llement... Je ne me plains de rien, je ne l'aime plus et c'est dommage. Alexandre m'a dit sur la route de Massa qu'Antonelli s'était vanté d'avoir été aimé de moi et de m'avoir fait venir une seconde fois à Rome. Et Alexandre a insisté assez souvent sur la cour *toute particulière* que m'a faite le Romain. J'ai sans doute mérité cette vilenie. D'où me viennent toutes ces idées quand il s'agit d'une procession aux flambeaux jusqu'au néflier sous lequel se trouve un rat étranglé récemment, lequel rat nous mettons dans le lit de Walitsky de façon à ce que ses pieds le rencontrent immédiatement et au même instant, ce fortuné mortel écrasera des œufs sous ses draps.
Puis on va mettre des assiettes d'eau dans le lit de Dina et j'écris à ma tante une lettre qui lui annonce que demain même, elle sera appelée au tribunal pour une somme de huit cent cinquante francs dùe pour services de voitures à Posati, Charles. C'est le nom du cocher d'Alexandre. Nous aurons demain un peu de vacarme, pauvre tante elle sera prête à grimper sur les murailles à cette réclamation d'argent.
Enfin, après trente courses de haut en bas, et après avoir cassé une clef en la tournant pour avoir des confitures, je suis rentrée dans mon domaine mais Mme Kondareff vient et nous causons et rions jusqu'à douze [heures.]
Parce que, voyez-vous, il faut que je fasse deux choses, bien qu'Alexandre eût dit qu'on ne faisait qu'une des deux choses dans ce monde... donc il faut d'abord que j'aille... vous le saurez si j'y vais, et ensuite que je fasse envoyer de Genève, où Mme Kondareff a un appartement, un mari et un bagage, une boîte contenant une douzaine de souris vivantes à mon cher ami Marcuard, et une autre boîte avec une paire de rats également en vie, et pour que tous ces animaux soient en bonne santé nous aurons des orifices dans le bois et de la nourriture pour deux jours.
Voyez-vous cette colonie dans le musée du Suisse, et ces rats dans la chambre de Larderei, je suis sûre qu'il a horreur des rats, il a l'air d'en avoir horreur.
Quant au pauvre ex-Audiffret tout cela est trop beau pour lui et depuis qu'il n'a pas de château il se contentera d'une enveloppe pleine de puces, mais vivantes s'il vous plaît.