Sunday, 23 July 1876
# Dimanche, 23 juillet 1876
Paul de Cassagnac.
Yssayevitch ne me voyant pas arriver en Russie télégraphie à maman qui m'écrit que lui et Lôbbecke, sont mes vrais fidèles. Oui, c'est vrai. Je ne pense plus à Antonelli, il est indigne, et, grâce à Dieu, je ne l'aime pas. Mais comme il a mal agi et quel vilain homme ! Jusqu'à avant-hier, tous les soirs, je demandais à Dieu de me le conserver fidèle et amoureux et de me faire triompher. Je n'en parle plus à Dieu mais Dieu sait que je veux m'en venger tout en n'osant pas le demander. La vengeance n'est pas un sentiment chrétien, mais noble : laissons aux vilains l'oubli des injures. D'ailleurs on ne les oublie que quand on ne peut pas faire autrement.
Une chaleur insupportable nous a retenues jusqu'à six chez nous. Alors nous sommes descendues dîner et, en passant, j'ai aperçu Audiffret engouffré dans un journal. A peine à table, je le dis à ma tante qui en douta tant, que moi-même je ne suis plus sûre de rien.
Mouzay écrit qu'elle verra Blanc demain et qu'elle pense arranger la présentation demain soir à l'Opéra.
J'ai lu puis je me suis bercée par des rêves dont le héros n'est pas Antonelli mais un duc anglais, Hamilton idéalisé, c'est-à-dire veuf.
Le temps lourd et chaud a *fondu en pluie* vers le soir et nous nous sommes promenées au Bois par cette délicieuse fraîcheur de neuf heures et puis nous avons passé chez Mouzay. Mme de Mertens m'a demandé ce que je fais des Romains.
— Je leur envoie ma malédiction, répondis-je.
— Comment cela ?
— Oui, c'est une nouvelle idée. J'ai fini avec Rome.
— Oh ! ma chère, s'écria la comtesse, votre place est à Paris.
Et de nouveau elle parla d'un premier salon à Paris, il ne faut pour cela, dit-elle, qu'une recommandation de Potapoff auprès de l'ambassade, car « vous avez la fortune et *cette enfant-là ».*
Oui, une lettre de Potapoff, qui a écrit à Rome qu'il ne pouvait rien faire pour notre présentation attendu qu'il ne connaissait pas personnellement Uxküll et que cela ne regardait pas leurs relations officielles. Oui, car il y a le procès.
[mots rayés]
Et la bonne femme parla du rôle que je pourrais jouer ici, de ma grande utilité à la cause bonapartiste. Mme de Mertens ne parla de rien moins que de me faire épouser Napoléon IV.
Paul de Cassagnac est à la campagne avec Blanc. Demain, à douze, la comtesse m'en donnera des nouvelles.
Il pourra me retenir ici jusqu'à jeudi. Les délais me tourmentent. Je dois aller en Russie mais je ne dois pas perdre l'occasion de connaître l'homme du jour. Je n'en aurais plus reparlé mais, comme mes quelques mots dits au hasard sont tombés dans une bonne terre et que Mouzay a pris la chose au sérieux, *je veux bien.*
Rome... Paris... la scène, le chant... la peinture ?
N... non, non. La Russie avant tout ! C'est le fondement de tout. Hé ! puisque je pose en sage, agissons convenablement. Ne nous laissons pas égarer par les feux follets de l'imagination.
La Russie avant tout. Que Dieu m'aide seulement.
J'ai écrit à maman. Me voilà hors de l'amour et jusqu'aux oreilles dans les affaires. Oh ! que Dieu m'aide seulement et tout ira bien.
Que la Vierge Marie prie pour moi.