Wednesday, 19 July 1876
# Mercredi, 19 juillet 1876
Ce maudit Pierre m'a fait oublier une des plus intéressantes parties de la prédiction d'hier. Je reprends le dialogue à la page [293], à la question marquée par une croix [dans le manuscrit]. Il faut y bien faire attention, car il n'avait pas encore nommé le cardinal quand il me dit ce que vous allez voir.
— De le nommer pape, je vous l'ai dit, fit Alexis, mais il faut pour cela il faudra bien des choses, car il y a un autre qui est poussé... par le roi d'Italie ! Oh ! oui, c'est celui-là qui est le plus fort et à moins qu'il se retire, ou à moins de *quelque chose d'extraordinaire,* c'est celui-là qui sera pape, l'Italien ; le Français disparaît, oh ! je vois, il n'y a que ces deux-là, qui vont se disputer sérieusement la place, celui dont je tiens le portrait est le plus faible... oh oui, le roi d'Italie ne le veut pas ! Je crois bien c'est son ennemi. Le roi pousse l'autre.
C'est après ces mots que je dis : Cherchez son nom, n'y a-t-il rien autour de lui qui vous le fasse deviner ? Et c'est alors qu'il le nomma, [mots rayés] naturel car ce sont les choses qu'il voyait qui lui ont fait deviner plutôt que voir le nom.
Ce matin je ne pensais qu'à y retourner, et à deux heures nous étions chez lui. Moi et ma tante seulement. Je pris une consultation de médecine d'abord, Alexis expliqua merveilleusement ce mal que j'ai dans le gosier, dont j'ai parlé à Walitsky. Le médecin qui est avec Alexis m'a donné l'ordonnance signée, après quoi je l'ai prié de me laisser seule avec l'homme endormi. Ma tante fut aussi obligée par moi de sortir.
— Monsieur, dis-je en lui prenant la main, je viens encore, hier on m'a empêchée de bien écouter.
— Ah ! dit-il en souriant, oui, on vous a taquinée beaucoup.
— Pouvez-vous, Monsieur, voir ce qu'a fait cette personne depuis lundi de la semaine dernière.
— Oui, je puis, mais c'est la lettre d'hier que vous me donnez.
— Eh bien, voyez.
— Attendez... et Alexis prit sa figure si étrange et si effrayante par son air de l'autre monde et ses yeux qui semblent voir et voient au-delà de la vie ordinaire.
— Attendez... Ah ! mais ce jeune homme mène une vie très compliquée, il fait trop de choses, mais il semble avoir une double existence...
— Comment une double existence ?
— Oui, il passe la moitié de sa vie avec des prêtres, des moines, et l'autre moitié, la nuit, dans le monde. Car il n'est pas prêtre.
— Voyez mardi, mercredi ?
— Il a été à la campagne sans doute, car il est en habit gris, en négligé, il est à Rome.
— A-t-il reçu des lettres.
— Oh ! oui, plusieurs, une d'elles vient de vous.
— Qu'est-ce qui est écrit dans cette lettre ?
— Vous lui parlez d'un déplacement, d'un voyage qu'il doit faire... mais il ne peut pas le faire ! Sa famille ne veut pas ! Et puis toutes sortes d'obstacles le retiennent. Sans ça il serait déjà ici... mais je le vois bientôt venir en France. Oh !... cette lettre est signée... attendez, attendez... Ah ! ah ! cette signature... c'est singulier - ce n'est pas un nom de famille... ce n'est pas un nom entier... attendez... c'est difficile de voir, vous me fatiguez... C'est...
— C'est ! ? !
— C'est... il y a deux mots, non, un mot et puis la moitié d'un mot, d'un nom, c'est très court... deux lettres seulement... Oui, pour sûr !
Écoutez, convenez avec moi que voilà une étrange lucidité.
— Lisez la lettre.
— Je ne peux pas... vous me demandez des choses trop difficiles.
— Mais dites comment cette lettre est-elle arrivée ? Où ? dans quel endroit ?
— Elle n'est pas arrivée par poste et elle a passé par deux mains avant de lui arriver... Je la vois arriver dans une grande maison... comme un palais... un palais papal, ça doit être le Vatican.
— Faites attention, Monsieur, ne vous égarez pas...
— C'est que vous me fatiguez... je ne vois pas aujourd'hui, j'ai de bons moments quand les choses frappent mon esprit d'elles-mêmes, alors je parle, mais vous me forcez, vous pensez à trop de choses...
— Allons Monsieur, je vous en prie, je vais être bien tranquille, voyez !
— Je vous dis c'est un palais, je vois un drapeau et, à la porte, je vois des militaires...
— Beaucoup ?
— Beaucoup.
— Y sont-ils de passage ?
— Deux y restent toujours, les autres ne font que passer.
— Mais dans l'intérieur de ce palais ?
— Il y a beaucoup de jeunes gens...
Je crus reconnaître le Club.
— Comment sont-ils habillés ?
— Attendez... en ecclésiastiques... oui je crois...
— Ce ne peut pas être, Monsieur, voyez mieux.
— Je vous dis que ce sont des choses difficiles, il faudrait que je fusse reposé depuis longtemps, vous me fatiguez, et puis...
— Voyez qui a reçu cette lettre ? demandai-je.
Sauf les habits ecclésiastiques, j'avais déjà reconnu le télégraphe de Rome.
— Une femme, puis elle l'a donnée à un homme et c'est cet homme qui *lui* remet cette lettre.
— Alors il l'a reçue ?
— Oui, pour sûr.
— Et qu'a-t-il fait ?
— Il est sorti tout de suite... oh ! tout de suite. Il est très troublé par ce que vous écrivez, vous faites allusion, allusion seulement, à ce mariage.
— Où est-il en ce moment, le voyez-vous ?
— Oui ! il est dans une chambre... il n'est pas seul.
— Attendez, qu'a-t-il fait il y a deux jours, trois jours ?
— Je vous l'ai dit, il a été chez le cardinal avec sa mère.
— Bien, regardez, à présent.
— Il est dans une chambre avec un jeune homme qui a l'air très jeune, dix-neuf à vingt ans, blond et, tenez, les cheveux coupés très court, ras. Ils parlent italien.
— A-t-il ma lettre ?
— Oui, il l'a là ! et il montra la poche gauche de son habit.
— Et il ne pense pas à venir ?
— Ah ! si, mais il ne peut pas, s'il pouvait il serait déjà ici.
— Où est-il ?
— C'est singulier... il est dans un couvent, oui, dans un couvent.
— Quel est ce couvent ?
— Il est près de... attendez... des arcades, beaucoup d'arcades..., oh ! que c'est beau !
— Des ruines ?
— Non, c'est entier, de grandes arcades, et beaucoup...
— Et puis ?
— Puis des statues, beaucoup de statues... et puis des...
Je reconnus les arcades et les statues de Saint-Pierre, bien que je m'attendisse au Colisée.
— Des ? demandai-je.
— Des tombeaux, dit-il semblant avancer toujours, des tombeaux anciens, des ruines... des morceaux de marbres, encore des statues... C'est superbe ! Vraiment !
Sa pensée était au Vatican.
— Comment sont habillés ces moines ?
— En blanc.
— Il n'y a rien d'autre ?
— Si, une croix rouge sur la poitrine. Il est le plus jeune dans ce couvent et pourtant on lui porte un grand respect. Il n'est pas moine, lui ! Mais, c'est singulier, il est dans un couvent !
Malheureux Pietro *, le voilà chez les Dominicains à présent ! C'est égal, ayant reçu ma dépêche il aurait dû me répondre. Oh ! c'est horrible !
— Quelle est sa pensée ?
— Il a des idées très arrêtées sur le mariage avec vous mais il voit que ce ne se pourra faire qu'avec beaucoup de difficultés. Oh ! comme ce sera difficile ! Des considérations de famille, les nationalités...
Je fis entrer ma tante et je passai au cardinal.
— C'est Antonelli, dit Alexis.
— Eh bien, voyez-le en ce moment.
— Je vois, il est assis à une table, il travaille avec un secrétaire qui est à sa droite.
— A quoi ?
— Il travaille parce qu'il vient de recevoir une lettre d'une personne.
— De qui ?
— Je ne sais pas.
— Si, vous savez.
— Ah ! mais c'est mal ce que nous faisons là...
Et il ne voulut rien me dire quoique je dise.
Je lui demandai encore plusieurs choses et il me répéta la même chose qu'hier.
— Est-il riche ? demandai-je enfin.
— Je crois bien, tout le monde sait cela, mais il est beaucoup plus riche qu'on croit.
— Et en quoi consistent ses richesses ?
— Attendez... en bijoux, il a une cassette qui est toujours près de lui, pleine de diamants. C'est sa principale richesse, il y en a pour des millions.
— Et l'argent ?
— Il n'en a pas chez lui.
— Allons donc, Monsieur Alexis, s'il n'en a pas chez lui, voyez ailleurs.
— C'est très vilain ce que nous faisons là, le cardinal serait mécontent.
— Vous savez bien que ne n'ai pas de mauvaises intentions.
— C'est trop de curiosité, c'est mal... c'est mal.
— Si le cardinal venait vous consulter, il serait encore plus curieux. Allons, je vous en prie.
— Ses pensées sont toujours avec de fortes sommes... placées, car chez lui il n'a que fort peu de chose.
— Placées où ?
— Ah ! non, je ne vous dirai pas cela, nous ne devons pas savoir ces choses-là.
— Mais si, je veux le savoir, dites !
— Rien à Rome. A Bruxelles ! Beaucoup à Bruxelles.
Cela m'a étonnée, on a toujours dit que l'argent du cardinal était en Angleterre.
— Et puis ?
— A Vienne, en Autriche.
— Combien ?
— Je ne vois pas, mais il y en a plus qu'on pense.
Alors je le pressai de préciser et il ne voulut pas.
— A-t-il fait son testament ?
— Oui, il y a huit ans.
Pierre me l'avait dit, ajoutant que depuis ce temps le cardinal avait beaucoup changé.
— Et comment est ce testament ?
— Vous me demandez de vilaines choses !
— C'est pour cela que je suis ici, dites !
— D'abord, je vous dis que, depuis huit ans, il l'a beaucoup modifié, oh beaucoup.
— Mais enfin, vous voyez bien ce qu'il pense faire de sa fortune, comment en a-t-il disposé ?
— Le cardinal a un esprit trop profond et trop caché même pour moi, je m'y perds. Et c'est mal, vous savez qu'il ne serait pas content s'il savait ce que nous faisons ?
— Je le crois.
Enfin je le pressai tant et tant qu'il finit par dire :
— Tout ce que je vous dirai c'est que la fortune est divisée... attendez ! En quatre, oui, pour sûr, en quatre parts. Deux fortes et deux faibles.
Il ne voulut pas me dire pour qui étaient les parts fortes, il voyait sans doute qu'elles n'étaient pas destinées à Pierre. Quant à cette division de quatre, c'est naturel, ils sont quatre héritiers ; Augustine, Domenico, Paolo et Pietro *.
J'eus toutes les peines du monde à le faire parler, il disait que c'était mal, que nous ne devions pas nous mêler dans des affaires aussi intimes. Mais je le forçai de me dire :
— C'est une nièce à lui qui aura la plus grande part. Et puis une autre, la comtesse Garcia, aura beaucoup.
Ne confondez pas, chers lecteurs, il ne lit pas dans l'avenir, mais dans le testament et la pensée du cardinal. Seulement il répétait à chaque instant qu'il ne pouvait pas voir ce que je demandais, que c'était très mal, que je le fatiguais, qu'il ne pouvait rien.
— Je ne suis pas Dieu !
Alors je le laissai, et nous sommes allées chez une somnambule rue Jean-Jacques Rousseau, 61. Mme Abel.
D'abord, je n'ai jamais vu un plus affreux bouge, nous avons traversé des ateliers de menuiserie, des forges, des cours, des escaliers. Et tout cela pour trouver deux femmes qui riaient comme des bienheureuses et un vieillard à l'air lugubre et calotte de velours noir. Mon premier sentiment fut la crainte d'être assassinée et je me préparais déjà à appeler les menuisiers et les forgerons.
On magnétisa la prétendue somnambule, je lui donnai le portrait. Elle me demanda où il fallait aller.
— Mais je vous y envoie par la pensée.
— Ah ! non, il faut me dire le nom de l'endroit, alors j'y arrive tout de suite, c'est comme ça que j'opère, moi.
— Allez donc !
— Je suis dans le nord.
— Pourquoi ?
— Je sens cela à l'air. C'est un jeune homme, les cheveux châtains.
En un mot, elle me dit que le cardinal m'a aimée, qu'il ne m'aime plus, qu'il vient d'avoir une fluxion de poitrine, qu'il est enfermé.
— Où?
— Attendez... ce n'est pas un hôpital, c'est une grande maison.
Bon, pensai-je, cela va mieux.
— C'est, continua le femme, c'est quelque chose comme une maison de fous.
Dieu ! Le Vatican !
— Mais dites-moi, qu'a-t-il fait lundi ? demandai-je en riant. Lundi, Alexis avait vu une réunion.
— Lundi ? Bien : lundi soir il s'est sauvé ! Mais... mais on l'a refourré dedans.
Pauvre cardinal ! Après une si belle carrière, dans une maison de fous.
On nous prit vingt francs pour cette belle séance, je me gardai bien de protester, j'étais bien aise de sortir saine et sauve.
En rentrant Chocolat nous annonça qu'il avait vu M. Audiffret dans la cour du Grand Hôtel.
Maman m'envoie cette lettre de Lôbbecke en disant que jusqu'à présent elle le croit le plus dévoué de mes admirateurs. Je n'en sais rien, je me suis si peu occupée de ce monsieur que je le connais à peine. Mais il a été très assidu auprès de ma tante à Nice, il y est allé après Rome. Et il écrit souvent à maman. Au haut de la lettre, c'est son château. Il a été à Nice, il y est allé dans le monde et, si on parlait de nous aussi mal que je l'imagine, lui qui est si fin, si cancanier même, sous sa grosse enveloppe, il ne resterait pas aussi aimable. Chacun doit se détourner de nous ! Je me suis exagéré la position, malgré moi, sans m'en apercevoir, cherchant des excuses à Antonelli. Mais, à présent, c'est fini. Plus de complaisances, plus d'indulgence. Je ne veux plus prendre tous les torts. Trop longtemps j'ai eu un bandeau sur les yeux. Il ne m'aime pas assez. D'ailleurs on a bien vu toute sa conduite depuis le commencement, je n'ai rien à ajouter, sinon que je suis lasse de cette position tendue, de cette recherche continuelle d'explications, de cette manière d'être et d'agir, insultante souvent, rarement convenable, étrange toujours. Je pensais que j'aurais quelque peine à supporter cette saleté aux yeux des miens, de ma tante. Mais ma conduite est simple, je dis la vérité, je dis ce que je pense et tout va naturellement.
Audiffret m'a enseigné la conduite envers les galants en général, Antonelli m'a enseigné la conduite envers les prétendants. Je ne suis pas furieuse car j'envisage froidement les choses. Je regrette beaucoup la profanation de mes lèvres. Mes pauvres lèvres ! Je confirme encore et pour toujours tout ce que j'ai dit sur cela depuis mon premier départ de Rome. S'il retournait même à présent à moi, je le repousserais du pied. Ma bonne volonté est à bout. J'ai le droit de ne plus pardonner. Je ne veux pas qu'on joue à l'amour avec moi.
Maintenant ne pensez pas qu'une parole de somnambule me bouleverse l'esprit. Sans somnambule, je sais qu'il a reçu la dépêche : comment aurait-il pu ne pas la recevoir ? Il y a presque trois jours. Ce serait vraiment surnaturel.
Il n'a pas répondu. D'ailleurs c'est presque ridicule d'insister sur cela, n'a-t-on pas vu depuis le commencement toutes ses menées. Le joli amour, ma foi ! C'est ainsi qu'il viendrait à mon secours si j'en avais besoin. C'est ainsi qu'il la prouve sa « passion », comme il osait dire. Je conviens que, présente, je l'influençais. S'il était neveu du pape, je ne dédaignerais pas d'employer la présence et n'importe quoi pour l'avoir. Mais j'ai trop fait pour un aussi mince seigneur. J'ai oublié mon rôle de reine et ma qualité de femme.
Ainsi, Pierre Antonelli, c'est ta faute, adieu !
Le comte Merjevski.
Le comte Bruschetti.
Charles Plowden et quelques seigneurs sans importance. Bien, jusqu'à présent les défaites ne dépassent pas le nombre des succès.
[une ligne rayée]